La Garde Guérin

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mercredi, juin 25 2014

LA TRAGÉDIE DES BIENS COMMUNS



AVERTISSEMENT

Cette traduction de l’article d’Hardin provient d’un texte trouvé sur internet, sans nom de traducteur, et que j’ai personnellement révisé en fonction de mes connaissances du sujet et de mes préférences de la langue. Des liens sur le sujet en fin d’article (bernard garrigues)

 

La tragédie des biens communs

Par Garrett Hardin, 1968

Publié dans Science, le 13 décembre 1968

L'auteur est professeur de biologie, à l'Université de Californie, Santa Barbara. Cet article est basé sur une intervention présentée avant la réunion de la Division Pacifique de l'Association américaine pour l'avancement de la science à l'Université d'État d'Utah, Logan, le 25 juin 1968.

À la fin d'un solide article sur l'avenir de la guerre nucléaire, Wiesner et York (1) concluaient que : "les deux protagonistes de la course aux armements sont ... confrontés au dilemme d'augmenter régulièrement la puissance militaire et de diminuer régulièrement la sécurité nationale. Après mûre réflexion, notre jugement de spécialiste est que ce dilemme n'a pas de solutions techniques. Si les grandes puissances continuent à ne chercher des solutions que dans le domaine de la science et de la technologie, le résultat sera d'aggraver la situation."

Je voudrais attirer votre attention non sur le sujet de l'article (la sécurité nationale dans un monde nucléaire), mais sur le type de conclusion qu'ils en ont tirée, à savoir qu'il n'y a aucune solution technique au problème. Une prémisse implicite et presque universelle des discussions publiées dans les journaux scientifiques spécialisés ou de vulgarisation est que tout problème exposé a une solution technique. Une solution technique peut être définie comme une solution qui ne demande de changement que dans les techniques scientifiques, n'exigeant que peu ou pas de changement dans les valeurs humaines ou les idées morales.

Aujourd’hui (ce ne fut pas toujours le cas), les solutions techniques sont toujours bienvenues. À cause de précédentes prédictions erronées, il faut du courage pour affirmer l’impossibilité  d’une solution technique recherchée. Wiesner et York ont fait preuve de ce courage ; en la publiant dans une revue scientifique, ils ont insisté sur le fait que la solution du problème ne serait pas trouvée par la science. Ils ont prudemment qualifié leur déclaration par l'expression, "Après mûre réflexion, notre jugement de spécialiste est que...." Qu'ils aient vu juste ou pas n'est pas le sujet du présent article : le sujet est ici le concept important qu’il existe une classe des problèmes humains qui peuvent être nommés "problème sans solution technique," et, plus spécifiquement, l'identification et la discussion de l'un d'entre eux. Il est facile de montrer que cette classe n'est pas une classe vide.

Pensez au jeu de "morpion". Le problème : "Comment puis-je gagner au jeu de morpion ?" Il est évident que je ne le peux pas, si j'accepte (conformément aux conventions de la théorie des jeux) que mon adversaire le comprenne parfaitement. Présenté d'une autre façon, il n'y a aucune "solution technique" au problème. Je ne peux gagner qu'en donnant un sens radical au mot "gagner". Je peux assommer mon adversaire, ou le droguer, ou falsifier les résultats. Chaque voie pour que je "gagne" implique, en un sens ou un autre, un abandon du jeu : nous le comprenons intuitivement (je peux aussi, bien sûr, abandonner ouvertement le jeu - refuser d'y jouer. C'est ce que font la plupart des adultes).

La classe "Problèmes sans solutions techniques" se compose de cas. Ma thèse est que le "problème de la population," tel qu'il est conventionnellement conçu, est un cas de cette classe. Ces conventions nécessitent quelques commentaires. Nous pouvons dire que la plupart des personnes qui s'inquiètent du problème de la population essayent de trouver une façon d'éviter les maux de la surpopulation sans abandonner aucun des privilèges dont ils bénéficient. Ils pensent qu’exploiter les mers ou développer de nouvelles variétés de blé résoudrait le problème : par la technologie. Je voudrais montrer ici que ces solutions n’existent pas. Le problème de la population ne peut pas être résolu d'une façon technique, pas plus que le problème de gagner au morpion.

 

Que devons-nous maximiser ?

 

La population, comme l'a dit Malthus, a naturellement tendance à croître "géométriquement", ou, comme nous le dirions maintenant, exponentiellement. Dans un monde fini, cela signifie que la part individuelle aux biens mondiaux doit régulièrement décroître. Notre monde est-il fini ?

Nous pouvons défendre de bonne foi la vision que le monde est infini ; ou que nous ne savons pas s’il l’est. Mais, en terme de problèmes pratiques auxquels nous devons faire face dans les prochaines générations, avec la technique prévisible, il est clair que nous augmenterons énormément la misère humaine si nous n'admettons pas, pour l'avenir immédiat, que les ressources disponibles à la population humaine terrestre sont finies. "L'Espace" ne permet aucune échappatoire (2). Un monde fini ne peut supporter qu'une population finie ; donc, la croissance démographique doit, à terme, égaler zéro. (Le cas de larges fluctuations perpétuelles, au-dessus et au-dessous du zéro, est une variante triviale inutile à envisager.) Quand cette condition sera atteinte, quelle sera la situation de l'humanité ? Précisément, le but de Bentham du "plus grand bien pour le plus grand nombre" est-il réalisable ?

Non : pour deux raisons, chacune suffisante. La première est théorique. : il n'est mathématiquement pas possible de maximiser pour deux (ou plus) variables simultanément. Cela a été clairement établi par Von Neumann et Morgenstern (3), mais le principe est implicite dans la théorie des équations différentielles partielles, qui remonte au moins à d'Alembert (1717-1783).

La seconde raison découle directement de faits biologiques. Pour vivre, tout organisme doit avoir une source d'énergie (par exemple, la nourriture). Cette énergie est utilisée pour deux buts : la simple maintenance et le travail. Pour l'homme, le maintien de la vie exige environ 1600 kilocalories par jour ("calories/maintenance"). Tout ce qu'il fait en plus de simplement rester en vie sera défini comme du travail et supporté par des "calories /travail" qu'il consomme. Les calories/travail sont utilisées non seulement pour ce que nous appelons le travail dans le discours courant ; elles sont aussi nécessaires pour toutes les formes d'amusement, de la natation, de la course automobile, pour jouer de la musique et écrire de la poésie. Si notre but est de maximiser la population ce que nous devons faire est évident : nous devons consommer les calories travail par personne a minima, le plus près possible de zéro. Aucun repas de gourmet, aucune vacance, aucun sport, aucune musique, aucune littérature, aucun art ... Je pense que chacun admettra, sans argument ou preuve, que la maximisation de la population ne maximise pas les biens. Le but de Bentham est inaccessible.

Pour arriver à cette conclusion, j'ai fait la supposition habituelle que l'acquisition d'énergie pose problème. L'apparition de l'énergie atomique a conduit certains à remettre en cause cette supposition. Cependant, s'il existe une source infinie d'énergie, la croissance démographique produit toujours un problème inéluctable : le problème de l'acquisition d'énergie est remplacé par le problème de sa dissipation, comme J. H. Fremlin l'a élégamment montré(4). Les signes arithmétiques de l'analyse sont, en effet, inversés ; mais le but de Bentham reste toujours inaccessible.

La population optimale est, donc, inférieure au maximum. La difficulté pour définir l'optimum est énorme; pour autant que je sache, personne n'a sérieusement abordé ce problème. Le fait d'atteindre une solution acceptable et stable exigera sûrement plus d'une génération de durs travaux analytiques - et beaucoup de persuasion.

Nous voulons le maximum de bien par personne; mais quel est le bien ? Pour l'un c'est la nature sauvage, pour un autre ce sont des chalets de ski pour des milliers. Pour l'un ce sont des estuaires destinés à nourrir des canards afin que des chasseurs les tirent ; pour un autre, ce sont desterrains industriels. Comparer un bien avec un autre est, disons-nous habituellement, impossible parce que les biens sont incommensurables. Les valeurs incommensurables ne peuvent être comparées.

Théoriquement, peut être ; mais, dans la vie réelle, les valeurs incommensurables le sont. Seuls un critère de jugement et un système de pondération sont nécessaires. Dans la nature, le critère est la survie. Est-il meilleur pour une espèce d'être petite et discrète, ou grande et puissante ? La sélection naturelle compare les incommensurables. Le compromis atteint dépend du poids naturel de la valeur des variables.

L'homme doit imiter ce processus. Il n'y a aucun doute que, en fait, il le fait déjà, mais inconsciemment. C'est lorsque les choix implicites sont explicités que commence le débat. Le problème pour les années à venir est de concevoir une théorie acceptable de pondération. Les effets synergiques, la variation non linéaire et la difficulté à prévoir l’avenir rendent le problème théorique difficile, mais pas (en principe) insoluble.

Existe-t-il une civilisation, un pays qui ait résolu ce problème pratique actuellement, même intuitivement ? Un fait simple prouve qu’aucun ne l'a fait : il n'y a aucune population prospère dans le monde aujourd'hui qui a et ait eu pendant quelque temps, un taux de croissance nul. Tout peuple qui a intuitivement identifié son point optimal l'atteindra rapidement, après quoi son taux de croissance deviendra et restera nul.

Bien sûr, un taux de croissance positif pourrait prouver qu'une population est au-dessous de son optimum. Cependant, suivant tous les critères raisonnables, les populations qui croissent le plus rapidement sur la terre aujourd'hui sont (en général) les plus misérables. Une telle corrélation (qui n'a pas besoin d'être invariable) jette un doute sur la supposition optimiste que le taux de croissance positif d'une population prouverait qu'elle n'a pas encore atteint son optimum.

Nous ne pouvons faire que peu de progrès dans la recherche de la taille de population optimale tant que nous n'aurons pas exorcisé explicitement l'esprit d'Adam Smith dans le domaine de la démographie pratique. Dans le champ de l’économie, la Richesse des Nations (1776) a popularisé la "main invisible," l'idée qu'un individu qui "recherche seulement son gain propre," est, en apparence, "conduit par une main invisible à améliorer ... l'intérêt public" (5). Adam Smith ne l'affirme pas comme toujours vrai et aucun de ses disciples ne l'a peut-être fait. Mais il a contribué à une tendance de la pensée dominante qui a toujours depuis formaté l'action positive basée sur l'analyse rationnelle ; à savoir, la tendance à postuler que les décisions prises individuellement seront, en pratique, les meilleures décisions pour une société entière. Si ce postulat est correct, il justifie la continuation de notre politique actuelle de laissez-faire la reproduction. S'il est correct, nous pouvons admettre que les hommes contrôleront leur fécondité individuelle afin de produire la population optimale. Si le postulat n'est pas correct, nous devons réexaminer nos libertés individuelles pour voir lesquelles sont défendables.

 

La tragédie de la liberté d’utiliser un bien commun

 

La réfutation de la main invisible afin de contrôler le niveau de la population peut être trouvée dans un scénario d'abord esquissé dans une brochure peu connue (6) de 1833 d’un mathématicien amateur nommé William Forster Lloyd (1794-1852). Nous l'appellerons "la tragédie des biens communs" en utilisant le mot "tragédie" comme le philosophe Whitehead (7) : "L'essence de la tragédie dramatique n'est pas le malheur. Elle réside dans la solennité du déroulement fatal des choses." Il continue alors, "Cette fatalité ne peut être illustrée en matière de vie humaine que par des incidents impliquant en fait le malheur. Car c'est seulement par elle que le peu de chance d'échapper au destin rend évident le drame."

La tragédie des biens communs se présente ainsi. Imaginez un pâturage ouvert à tous. On doit s'attendre à ce que chaque éleveur essaie de mettre autant de bétail que possible sur le terrain commun. Un tel arrangement peut fonctionner d'une manière raisonnablement satisfaisante pendant des siècles parce que les guerres tribales, le braconnage et la maladie maintiennent lenombre tant des hommes que des bêtes bien au-dessous de la capacité de support de la terre. Finalement, cependant, vient le jour du jugement, c'est-à-dire le jour où le but longtemps désiré de la stabilité sociale devient une réalité. À ce point, la logique inhérente des biens communs génère implacablement la tragédie.

En tant qu'être rationnel, chaque éleveur cherche à maximiser son gain. Explicitement ou implicitement, plus ou moins consciemment, il se demande "quelle est l'utilité pour moi d'ajouter une bête de plus à mon troupeau ?" Cette utilité a une composante négative et une composante positive.

1.        La composante positive est fonction de l'incrément d'une bête. Puisque l'éleveur reçoit tous les revenus de la vente de l'animal additionnel, l'utilité positive est presque +1.

2.        La composante négative est fonction du surpâturage additionnel provoqué par la bête supplémentaire. Mais, comme les effets du surpâturage sont partagés par tous les éleveurs, l'utilité négative pour chaque éleveur qui prend une décision est seulement une fraction de -1.

En ajoutant les utilités partielles individuelles, l'éleveur rationnel conclut que la seule voie sensée qu'il peut suivre est d'ajouter une autre bête à son troupeau. Et une autre; et une autre.... Mais ceci est la conclusion atteinte par chaque berger rationnel partageant un terrain commun. C'est là que réside la tragédie. Chaque homme est enfermé dans un système qui le contraint à augmenter son troupeau sans limites sur un bien limité. La ruine est la destination vers laquelle tous les hommes se ruent, chacun à la poursuite de son propre meilleur intérêt dans une société qui croit en la liberté des biens communs. La liberté dans les biens communs apporte la ruine à tous.

Certains diraient qu’il s’agit d’une banalité. Si seulement il en était ainsi ! En un sens, nous l’avons appris, il y a des milliers d'années, mais la sélection naturelle favorise les forces du déni (8) psychologique. L'individu profite en tant qu'individu de sa capacité à nier la vérité même si, dans son ensemble, la société dont il fait partie en souffre.

L'éducation peut contrebalancer la tendance naturelle à faire le mauvais choix, mais la succession inexorable des générations exigerait que la base de cette connaissance soit constamment rafraîchie.

Un incident simple arrivé, il y a quelques années, à Leominster, Massachusetts, montre combien la connaissance est périssable. Pendant la saison des courses de Noël les parcmètres du centre-ville ont été couverts de sacs en plastique rouges qui portaient la mention : "A n'ouvrir qu'après Noël. Stationnement gratuit offert par le maire et le conseil municipal." Autrement dit, faisant face à la perspective d'une demande accrue d'un espace déjà rare, les édiles rétablissent le système des biens communs. (Cyniquement, nous soupçonnons qu'ils y ont gagné plus de votes qu'ils n'en ont perdus par cet acte rétrograde.)

De façon approximative, la logique des biens communs est comprise depuis longtemps, peut-être depuis la découverte de l'agriculture ou l'invention de la propriété privée immobilière. Mais surtout compris que dans des cas particuliers pas suffisamment généralisés. Même à notre époque, les éleveurs qui louent des terrains nationaux dans l'ouest des États-Unis n'en montrent guère plus qu'une compréhension ambivalente, en faisant constamment pression sur les autorités fédérales afin d’augmenter le nombre de têtes jusqu'au point où le surpâturage produit érosion et prépondérance des mauvaises herbes. De la même façon, les océans du monde continuent à souffrir de la survivance de la logique des biens communs. Les nations maritimes proclament automatiquement la doctrine de la « liberté des mers ». Feignant de croire aux "ressources inépuisables des océans," elles mènent, espèce après espèce de poisson et de baleine, aux limites de l'extinction (9).

Les Parcs nationaux présentent un autre exemple du fonctionnement de la tragédie des biens communs. À présent, ils sont ouverts à tous, sans limites. Les parcs présentent une étendue limitée - il n'y a qu'une Yosémite Valley - alors que la population semble croître sans limites. Les valeurs que les visiteurs recherchent dans les parcs disparaissent. Clairement, nous devrons bientôt cesser de traiter les parcs comme des biens communs ou ils n'auront plus aucune valeur pour personne.

Que devons-nous faire ? Nous avons plusieurs options. Nous pourrions les vendre comme propriété privée. Nous pourrions les conserver comme propriété publique, mais autoriser le droit d'y entrer. L'allocation pourrait être basée sur la richesse, par l'utilisation d'un système de vente aux enchères. Elle pourrait être basée sur le mérite, défini à partir de critères reconnus. Elle pourrait être basée sur une loterie. Ou elle pourrait être sur une base premier arrivé, premier servi, administrée par de longues files d'attente. Elles sont toutes, je le pense, des possibilités raisonnables. Elles sont toutes discutables. Mais nous devons choisir - ou consentir à la destruction des biens communs que nous appelons nos parcs nationaux.

 

Pollution

 

D'une façon inverse, la tragédie des biens communs réapparaît dans les problèmes de pollution. Ici, il ne s’agit pas d'extraire quelque chose des biens communs, mais d'y rejeter quelque chose - des eaux usées, ou des déchets chimiques, radioactifs et chauds dans l'eau; des émanations nocives et dangereuses dans l'air et des panneaux publicitaires gênants et désagréables à la vue publique. Les calculs d'utilité sont presque les mêmes qu'auparavant. L'homme rationnel constate que sa part du coût de traitement des déchets qu'il déverse dans les biens communs est moindre que le coût d'épurer ses déchets avant de s'en débarrasser. Comme c'est vrai pour chacun, nous sommes enfermés dans un système de "souiller notre propre nid," tant que nous nous comporterons seulement comme libres entreprises indépendantes et rationnelles.

La tragédie des biens communs comme lieux d’approvisionnement est évitée par la propriété privée, ou quelque chose de formellement équivalent. Mais l'air et les eaux qui nous entourent ne peuvent pas être aisément enclos et ainsi la tragédie des biens communs comme fosse d'aisance doit être interdite par des moyens différents, par des lois coercitives ou des dispositifs fiscaux qui rendent plus économique pour le pollueur de traiter ses polluants que de les décharger non traités. Nous n'avons pas progressé aussi loin dans la résolution de ce problème que dans celle du premier. En fait, notre concept particulier de propriété privée, qui nous dissuade d'épuiser les ressources positives de la terre, favorise la pollution. Le propriétaire d'une usine sur la berge d'une rivière - dont la propriété s'étend jusqu'au milieu de la rivière, a souvent du mal à voir pourquoi ce n'est pas son droit naturel de troubler les eaux qui coulent devant sa porte. La loi, toujours en retard sur l'époque, nécessite des adaptations complexes pour prendre en compte ce nouvel aspect des biens communs.

Le problème de la pollution est une conséquence de la population. La façon dont un pionnier américain solitaire disposait de ses déchets n'avait que peu d'importance. "L'eau courante s'épure tous les 15 kilomètres," avait l'habitude de dire mon grand-père et le mythe était suffisamment près de la réalité quand il était un enfant, car il n'y avait pas trop de monde. Mais quand la population est devenue plus dense, les processus naturels de recyclage chimique et biologique sont devenus surchargés, exigeant une redéfinition du droit de propriété.

 

Comment règlementer la sobriété ?

 

L'analyse du problème de la pollution en fonction de la densité de population met en évidence un principe moral généralement pas reconnu : la moralité d'un acte est fonction de l'état du système au moment où il est commis (10). Utiliser les biens communs comme une fosse d'aisance ne nuit pas à la population dans les conditions de la conquête de l'Ouest : il n'y a pas de population ; le même comportement dans une métropole est insupportable. Il y a cent cinquante ans, un habitant de la plaine pouvait tuer un bison d'Amérique, couper seulement la langue pour son dîner et abandonner le reste de l'animal. Il n'était pas un gaspilleur évident. Aujourd'hui, avec seulement les quelques milliers de bisons qui restent, nous serions épouvantés par un tel comportement.

En passant, notons que la moralité d'un acte ne peut être déterminée à partir d'une photographie. Nous ignorons si un homme qui tue un éléphant ou met le feu à la prairie nuit à d'autres à moins de connaître le système total dans lequel il commet son acte. "Un dessin vaut mieux qu'un long discours," a dit un chinois de l'antiquité ; mais celapeut demander dix discours afin de le valider. Il est aussi tentant pour les écologistes que pour les réformateurs en général d'essayer de persuader les autres par un raccourci photographique. Mais l'essence d'un argument ne peut être photographiée : elle doit être présentée rationnellement, par des mots.

Le fait que la moralité est sensible au système a échappé à l'attention de la plupart des codificateurs moraux dans le passé. "Tu ne dois pas ..." est la forme des directives morales traditionnelles qui ne tiennent aucun compte des circonstances particulières. Les lois de notre société suivent le modèle de la morale antique et conviennent donc mal au gouvernement d'un monde complexe, surpeuplé et mouvant. Notre solution épicyclique est de compléter le droit légal par le droit administratif. Puisqu'il est pratiquement impossible d'énoncer clairement toutes les conditions sous lesquelles il est acceptable de brûler des ordures dans l'arrière-cour ou de conduire une voiture sans contrôle de pollution, nous déléguons, par la loi, les détails aux administrations. Le résultat est le droit administratif, qui est justement craint pour une raison antique - Quis custodiet ipsos custodes ? "Qui gardera les gardiens eux-mêmes ?" John Adams a dit que nous devons avoir un état de droit et non d'hommes. Les responsables d'administration, en essayant d'évaluer la moralité d'actes dans le système total, sont singulièrement susceptibles de corruption, produisant un gouvernement d'hommes, non de lois.

L’interdiction est facile à décréter  (quoique pas nécessairement facile à appliquer);  mais comment légiférer la modération ? L'expérience montre que cela est plus facile par la médiation du droit administratif. Nous limitons inutilement les possibilités si nous supposons que le sentiment de Quis custodiet nous dénie l'utilisation du droit administratif. Nous devrions plutôt conserver l'expression comme un rappel perpétuel des dangers que nous ne pouvons pas éviter. Le grand défi auquel nous faisons maintenant face est d'inventer les rétroactions correctives qui sont nécessaires pour que les gardiens restent honnêtes. Nous devons trouver des moyens de légitimer l'autorité nécessaire tant des gardiens que des rétroactions correctives.

 

La liberté de se multiplier est intolérable

 

La tragédie des biens communs pèse dans les problèmes de population d'une autre façon. Dans un monde dirigé seulement par le principe de la "loi de la jungle" - si toutefois un tel monde n’existe jamais - le nombre d'enfants d’une famille ne serait pas un sujet d'intérêt public. Les parents qui se multiplient de façon trop exubérante laisseraient moins de descendants, et non plus, parce qu'ils seraient incapables de s'occuper correctement de leurs enfants. David Lack et autres ont constaté qu'une telle rétroaction négative contrôle effectivement la fécondité des oiseaux (11). Mais les hommes ne sont pas des oiseaux et n'ont pas eu le même comportement depuis des millénaires, au moins.

Si chaque famille humaine ne dépendait que de ses propres ressources; si les enfants de parents imprévoyants mouraient de faim; si, donc, la reproduction excessive apportait sa propre "punition" à la lignée génétique - alors il n'y aurait aucun intérêt public à contrôler la reproduction des familles. Mais notre société est profondément engagée vers l'État providence (12) et donc confrontée à un autre aspect de la tragédie des biens communs.

Dans l’État providence, comment prendrons-nous en compte la famille, la religion, la race, ou la classe (ou en fait tout groupe distinguable et cohérent) qui adopte la sur-reproduction comme moyen d'assurer son propre accroissement (13) ? Coupler le concept de liberté de se multiplier avec la croyance que chacun a par sa naissance un droit égal aux biens communs enferme le monde dans une ligne de conduite tragique.

Malheureusement, c'est exactement la ligne de conduite que poursuivent les Nations unies. Fin 1967, environ 30 nations se sont mises d'accord sur ce qui suit (14) :

La Déclaration Universelle de Droits de l'Homme décrit la famille comme l'unité naturelle et fondamentale de la société. Il s'ensuit que tous les choix et décisions qui concernent la taille de la famille doivent irrévocablement relever de la famille elle-même et ne peuvent être pris par qui que soit d'autre.

Il est douloureux de devoir nier catégoriquement la validité de ce droit ; en le niant, nous nous sentons aussi mal qu'un habitant de Salem, Massachusetts, qui niait la réalité des sorcières au 17ème siècle. Actuellement, dans le monde libéral, quelque chose comme un tabou agit afin d’interdire la critique des Nations Unies. Existe un consensus que les Nations unies sont "notre dernier et meilleur espoir," que nous ne devrions pas le critiquer ; ne pas faire le jeu des archiconservateurs. Cependant, n'oublions pas ce que disait Robert Louis Stevenson : "la vérité qui est supprimée par des amis est l'arme la plus immédiate de l'ennemi." Si nous aimons la vérité; nous devons ouvertement nier la validité de la Déclaration Universelle de Droits de l'Homme, même si elle est promue par les Nations Unies. Nous devrions aussi rejoindre Kingsley Davis (15) dans la tentative de montrer au Planning Familial l'erreur commise en suivant le même idéal tragique.

 

La conscience est autoéliminatrice

 

C'est une erreur de penser que nous pouvons contrôler à long terme la multiplication de l'humanité par un appel à la conscience. Charles Galton Darwin l'a souligné dans son discours pour le centenaire de la publication du fameux livre de son grand-père. Argument direct et darwinien.

Les gens varient. Confrontées à des appels à limiter la reproduction, certaines personnes répondront sans aucun doute plus que d'autres à l'appel. Ceux qui ont plus d'enfants produiront une plus grande fraction de la génération suivante que ceux avec des consciences plus sensibles. La différence sera accentuée, génération après génération.

Pour reprendre les mots de C. G. Darwin : "il se peut fort bien qu'il faille des centaines de générations pour que l'instinct procréatif se développe de cette façon, mais s'il le faisait, la nature aurait pris sa revanche et la variété Homo contracipiens s'éteindrait et serait remplacée par la variété Homo progenitivus" (16).

L'argument suppose que la conscience ou le désir d'enfants (peu importe lequel) est héréditaire - mais héréditaire seulement dans le sens formel le plus général. Le résultat sera le même que l'attitude soit transmise par les gamètes, ou de façon exosomatique, pour utiliser l'expression de A. J. Lotka (si nous nions la seconde possibilité comme la première, à quoi sert l'éducation ?). L'argument a été exposé ici dans le contexte du problème de la population, mais il s'applique aussi bien à n'importe quel cas dans lequel la société demande à un individu exploitant des biens communs de se restreindre pour le bien général - en faisant appel à sa conscience. Faire une telle demande revient à mettre en place un système sélectif qui travaille à l'élimination de la conscience.

 

Les effets pathogènes de la conscience

 

L'inconvénient à long terme d'un appel à la conscience devrait être suffisant pour le condamner; mais il a aussi de sérieux inconvénients à court terme. Si nous demandons à un homme qui exploite un bien commun d'y renoncer "au nom de la conscience," que lui disons-nous ? Qu'entend-il ? - non seulement, sur le moment, mais aussi dans les petites heures de la nuit où, à demi endormi, il se rappelle non seulement les mots que nous avons utilisés, mais aussi les signaux de communication non verbale que nous lui avons involontairement donnés ? Tôt ou tard, consciemment ou inconsciemment, il sent qu'il a reçu deux communications et qu'elles sont contradictoires : (1) (communication explicite) "Si vous ne faites pas comme nous le demandons, nous vous condamnerons ouvertement pour ne pas agir en citoyen responsable"; (2) (communication implicite) "Si vous vous comportez vraiment comme nous le demandons, nous vous condamnerons secrètement comme étant un nigaud qu'on peut convaincre par la honte de se priver pendant que nous autres exploitons les communaux."

L'homme de la rue est alors pris dans ce que Bateson appelle "une double contrainte." Bateson et ses collaborateurs ont montré de façon plausible que la double contrainte est un facteur causal important dans la genèse de la schizophrénie (17). La double contrainte peut ne pas être toujours aussi destructrice, mais elle met toujours en danger la santé mentale dequelqu'un à qui elle est appliquée. "Une mauvaise conscience," disait Nietzsche, "est une sorte de maladie."

Jouer de la conscience chez d'autres est tentant pour quelqu'un qui souhaite étendre son contrôle au-delà des limites légales. Les dirigeants au plus haut niveau succombent à cette tentation. Y a-t-il un Président pendant la génération passée qui n'ait pas invité les syndicats à modérer volontairement leurs demandes d'augmentation des salaires, ou les sociétés métallurgiques à honorer des directives volontaires sur les prix ? Je ne puis me souvenir d’aucun. La rhétorique utilisée dans de telles occasions est conçue pour produire des sentiments de culpabilité chez les non-coopérateurs.

Pendant des siècles, nous avons accepté sans preuve que la culpabilité était un ingrédient de la valeur, peut-être même indispensable, de la vie civilisée. Maintenant, dans ce monde postfreudien, nous en doutons.

Paul Goodman expose une idée moderne lorsqu'il écrit : "Aucun bien n'est jamais venu de se sentir coupable, ni compréhension, ni politesse, ni compassion. Les coupables ne prêtent pas attention à l'objet, mais seulement à eux-mêmes, et même pas à leurs propres intérêts, ce qui pourrait avoir un sens, mais à leurs angoisses" (18).

Il n'est nul besoin d'être psychiatre pour voir les conséquences de l'anxiété. Nous, dans le monde occidental, émergeons à peine de deux siècles terrifiants d'un Moyen-Âge d'Éros qui s'est maintenu en partie par des lois de prohibition, mais peut-être plus efficacement par des mécanismes d'éducation anxiogènes. Alex Comfort en a très bien raconté l'histoire Les Fabricants d'Anxiété (19) ; elle n'est pas jolie.

Puisque la preuve est difficile, nous admettrons que les résultats de l'anxiété peuvent parfois, de certains points de vue, être désirables. La question essentielle que nous devrions poser est si, par principe, il ne faut jamais encourager l'utilisation d'une technique dont la tendance (si non l'intention) est psychologiquement pathogène. Nous entendons beaucoup de discours ces temps-ci sur les parents responsables ; les mots sont associés dans les titres de certaines organisations consacrées au contrôle des naissances. Certaines personnes ont proposé des campagnes de propagande massives pour instiller le sens des responsabilités chez les parents du pays (ou du monde). Mais quel est le sens du mot responsabilité dans ce contexte ? N'est-ce pas simplement un synonyme du mot conscience ? Quand nous utilisons le mot responsabilité en l'absence de sanctions substantielles n'essayons-nous pas d'intimider un homme libre dans des biens communs pour qu'il agisse contre son propre intérêt ? Responsabilité est une contrefaçon verbale d'un quiproquo radical. C'est une tentative d'obtenir quelque chose pour rien.

Si le mot responsabilité doit être utilisé, je suggère que ce soit dans le sens où Charles Frankel l'emploie (20). "La responsabilité", dit ce philosophe, "est le produit de dispositions sociales définies." Remarquez que Frankel se réclame des dispositions sociales, pas de propagande.

 

Contrainte consensuelle

 

Les dispositions sociales qui produisent la responsabilité sont les dispositions qui créent une contrainte, d'une forme ou d’une autre. Considérez le cambriolage d’une banque. L'homme qui vole l'argent d'une banque agit comme si la banque était un bien commun. Comment empêchons-nous une telle action ? Certainement pas en essayant de contrôler son comportement seulement par un appel verbal à son sens des responsabilités. Plutôt que de compter sur la propagande, nous suivons Frankel et insistons sur le fait qu'une banque n'est pas un bien commun ; nous recherchons les dispositions sociales définies qui l'empêcheront de devenir un bien commun. Que par là nous empiétions sur la liberté des voleurs potentiels, nous ne ni le nions, ni le regrettons.

La moralité du cambriolage de banque est particulièrement facile à comprendre parce que nous acceptons l’interdiction complète de cette activité. Nous désirons dire "Tu ne cambrioleras pas de banques", sans prévoir des exceptions. Mais la sobriété peut aussi être créée par la contrainte. La taxation est un bon dispositif coercitif. Pour que les chalands ducentre-ville limitent leur utilisation de l'espace de stationnement, nous introduisons des parcmètres pour les courtes durées et des amendes pour les plus longues. Nous n'avons pas besoin d'interdire réellement à un citoyen de se garer aussi longtemps qu'il le veut ; nous avons simplement besoin que ce soit de plus en plus cher pour lui de le faire. Ce que nous lui offrons est non un interdit, mais des options soigneusement calculées. On pourrait appeler cela persuasion ; je préfère la plus grande sincérité du mot contrainte.

Contrainte est un mot maintenant sale pour la plupart des libéraux, mais il n'est pas obligatoire qu'il en soit toujours ainsi. Comme avec les mots grossiers, on peut épurer sa saleté par l'exposition à la lumière, en le répétant encore et encore, sans excuses ou embarras. Pour beaucoup, le mot contrainte implique les décisions arbitraires de bureaucrates éloignés et irresponsables ; mais cela ne fait pas nécessairement partie de sa signification. La seule sorte de contrainte que je recommande est la contrainte mutuelle, convenue ensemble par la majorité des gens affectés.

Dire que nous convenons mutuellement d'une contrainte ne veut pas dire qu'on nous demande de l'aimer, ou même de faire semblant de l'aimer. Qui aime les impôts ? Nous grognons tous sur eux. Mais nous acceptons les impôts obligatoires parce que nous reconnaissons que des impôts volontaires favoriseraient les profiteurs. Nous instituons et supportons (en grognant) les impôts et d'autres dispositifs coercitifs pour échapper à l'horreur des biens communs.

Une alternative aux biens communs n'a pas besoin d'être parfaitement juste pour être préférable. Avec l'immobilier et les autres biens matériels, l'alternative que nous avons choisie est l'institution de la propriété privée couplée avec la succession légale. Ce système est-il parfaitement juste ? En tant que biologiste formé à la génétique, je nie qu'il le soit. Il me semble que, s'il doit y avoir des différences dans les héritages individuels, la propriété légale devrait être parfaitement corrélée avec l'héritage biologique - que ceux qui sont biologiquement plus adaptés pour être les gardiens de la propriété et du pouvoir devraient légalement hériter plus. Mais la recombinaison génétique se moque continuellement de la doctrine "tel père, tel fils" implicite dans nos lois d'héritage légal. Un idiot peut hériter de millions et un fonds fiduciaire peut maintenir sa propriété intacte. Nous devons admettre que notre système légal de propriété privée, plus héritage, est injuste, mais nous le supportons parce que nous ne sommes pas convaincus, à l'heure actuelle, que qui que ce soit ait inventé un meilleur système. L'alternative des biens communs est trop horrible à envisager. L'injustice est préférable à la ruine totale.

C'est une des particularités de la guerre entre la réforme et le statu quo qu'elle est inconsidérément dirigée par deux poids et deux mesures. Chaque fois que l'on propose une mesure de réforme, elle est souvent défaite quand ses adversaires y découvrent triomphalement un défaut. Comme Kingsley Davis l'a souligné (21), les adorateurs du statu quo soutiennent parfois qu'aucune réforme n'est possible sans accord unanime, raisonnement contraire aux faits historiques. Pour autant que je puisse le discerner, le rejet automatique des réformes proposées est basé sur l'une des deux suppositions inconscientes : (1) que le statu quo est parfait; ou (2) que le choix auquel nous faisons face est entre la réforme et aucune action; si la réforme proposée est imparfaite, nous devrions, semble-t-il, ne faire aucune action, en attendant une proposition parfaite.

Mais nous ne pouvons jamais ne rien faire. Ce que nous avons fait depuis des milliers d'années est aussi une action. Elle produit aussi des maux. Une fois que nous sommes conscients que le statu quo est une action, nous pouvons alors comparer ses avantages et inconvénients observables avec les avantages et inconvénients prévus de la réforme proposée, en prenant au mieux en compte notre manque d'expérience. Sur la base d'une telle comparaison, nous pouvons prendre une décision rationnelle qui n'impliquera pas la supposition impraticable que seuls des systèmes parfaits sont tolérables.

 

Reconnaissance de la nécessité

 

Le résumé le plus simple de cette analyse des problèmes de la population humaine pourrait être le suivant : les biens communs, s’ils sont justifiables, ne le sont que dans desconditions de basse densité de population. Quand la population humaine a augmenté, les biens communs ont dû être abandonnés l’un après l'autre. Nous avons d'abord abandonné les biens communs dans la cueillette de nourriture, en clôturant la terre agricole et en limitant le pâturage et les zones de chasse et de pêche. Ces restrictions ne sont toujours pas totales dans le monde entier.

Un peu plus tard nous avons vu que les biens communs comme lieu de décharge d'ordures devraient aussi être abandonnés. Les restrictions sur la décharge des ordures ménagères sont largement acceptées dans le monde occidental ; nous luttons toujours pour interdire la pollution des biens communs par les automobiles, les usines, des pulvérisations d'insecticide, les opérations de fertilisation et les installations d'énergie atomique.

Notre identification de l’utilisation de biens communs en ce qu’ils concernent  les agréments de la vie reste dans un état encore plus embryonnaire. Il n'y a presque aucune restriction sur la propagation d'ondes sonores dans le milieu public. Les chalands sont assaillis par de la musique stupide, sans leur consentement. Notre gouvernement dépense des milliards de dollars pour créer un transport supersonique qui dérangera 50 000 personnes par personne déplacée gagnant 3 heures sur la durée de leur parcours. Les publicitaires polluent les ondes de la radio, la télévision et la vue des voyageurs. Il nous faudra beaucoup de temps afin de mettre hors la loi l’abus des biens communs portant atteinte aux plaisirs individuels. Est-ce parce que notre héritage puritain nous fait voir le plaisir comme une sorte de péché et la douleur (c'est-à-dire la pollution par la publicité) comme un signe de vertu ?

Chaque nouvelle suppression de biens communs implique une atteinte à la liberté individuelle de quelqu'un. Les atteintes faites dans le passé sont acceptables parce qu'aucun contemporain ne se plaint d'une perte. Ce sont les atteintes nouvelles auxquelles nous nous opposons vigoureusement ; les cris de "droits" et de "liberté" emplissent les airs. Mais que signifie "liberté" ? Quand les hommes consentent, ensemble, à édicter des lois contre le vol, l'humanité devient plus libre, pas moins. Les individus enfermés dans la logique des biens communs ne sont libres que d'apporter la ruine universelle; une fois qu'ils acceptent la nécessité de la contrainte mutuelle, ils deviennent libres de poursuivre d'autres buts. Hegel disait, je crois, "la Liberté est la reconnaissance de la nécessité."

Le plus important que nous devons maintenant admettre est la nécessité d'abandonner la logique des biens communs en ce qui concerne notre droit à  procréation. Aucune solution technique ne peut nous sauver de la misère de la surpopulation. La liberté de se multiplier nous ruinera tous. À l'heure actuelle, pour éviter des décisions difficiles beaucoup d'entre nous sont tentés de faire de la propagande pour la conscience et la responsabilité des parents. Il faut résister à cette tentation, parce qu'un appel aux consciences agissant indépendamment sélectionne la disparition à long terme de toute conscience et à court terme une augmentation de l'anxiété.

La seule voie pour préserver, protéger et développer les autres et plus précieuses libertés est d'abandonner la liberté de se multiplier et cela rapidement. "La Liberté est la reconnaissance de la nécessité" - et c'est le rôle de l'éducation de révéler à tous la nécessité d'abandonner la liberté de se multiplier. Ce n'est qu'ainsi, que nous pouvons mettre fin à cet aspect de la tragédie des biens communs.

 

RÉFÉRENCES

 

1.         J. B. Wiesner and H. F. York, Sci. Amer. 211 (No. 4). 27 (1964).

2.                    G. Hardin, J. Hered. 50, 68 (1959); S. von Hoernor, Science 137, 18 (1962).

3.        J. von Neumann and O. Morgenstern, Theory of Games and Economic Behavior (Princeton Univ. Press, Princeton, N.J., 1947), p. 11.

4.        . H. Fremlin. New Sci., No. 415 (1964), p. 285.

5.        A. Smith, The Wealth of Nations (Modern Library, New York, 1937), p. 423.

6.        W. F. Lloyd, Two Lectures on the Checks to Population (Oxford Univ. Press, Oxford, England, 1833), reprinted (in part) in Population, Evolution, and Birth Control, G. Hardin. Ed. (Freeman, San Francisco, 1964), p. 37.

7.                    A. N. Whitehead, Science and the Modern World (Mentor, New York, 1948), p. 17.

8.                    G. Hardin, Ed. Population, Evolution. and Birth Control (Freeman, San Francisco, 1964). p. 56.

9.        S. McVay, Sci. Amer. 216 (No. 8), 13 (1966).

10.      J. Fletcher, Situation Ethics (Westminster, Philadelphia, 1966).

11.       D. Lack, The Natural Regulation of Animal Numbers (Clarendon Press, Oxford, 1954).

12.      H. Girvetz, From Wealth to Welfare (Stanford Univ. Press. Stanford, Calif., 1950).

13.      G. Hardin, Perspec. Biol. Med. 6, 366 (1963).

14.      U. Thant, Int. Planned Parenthood News, No.168 (February 1968), p. 3.

15.      K. Davis, Science 158, 730 (1967).

16.      S. Tax, Ed., Evolution after Darwin (Univ. of Chicago Press, Chicago, 1960), vol. 2, p. 469.

17.      G. Bateson, D. D. Jackson, J. Haley, J. Weakland, Behav. Sci. 1. 251 (1956).

18.      P. Goodman, New York Rev. Books 10(8), 22 (23 May 1968).

19.      A. Comfort, The Anxiety Makers (Nelson, London, 1967).

20.      C. Frankel, The Case for Modern Man (Harper, New York, 1955), p. 203.

21.      J. D. Roslansky, Genetics and the Future of Man (Appleton-Century-Crofts, New York, 1966). p. 177.

 

1/ Fabien LOCHER

 

http://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2013-1-page-7.htm

 

2/ Traduction (qui ne me satisfait pas) dans une revue de presse SES-INFO-FR :

 

http://ses-info.fr/spip.php?article2279

 

3/ L’article de HARDIN :

 

http://www.garretthardinsociety.org/articles_pdf/tragedy_of_the_commons.pdf

 

mercredi, juin 18 2014

LA TRAGÉDIE DES BIENS COMMUNS : RÉFUTATION.



Analyse de :

La tragédie des biens communs

Par Garrett Hardin, 1968

Publié dans Science, le 13 décembre 1968

L'auteur est professeur de biologie, à l'Université de Californie, Santa Barbara. Cet article est basé sur une intervention présentée avant la réunion de la Division Pacifique de l'Association américaine pour l'avancement de la science à l'Université d'État d'Utah, Logan, le 25 juin 1968.

 

Avertissement

(Bernard GARRIGUES est docteur en géographie ; ses travaux de recherches portent sur le développement local et l’économie alternative à l’économie néolibérale : ce que Fernand BRAUDEL nommait l’économie de rez-de-chaussée. Ce constat induit un corpus de préconceptions si connues qu’inutiles à énoncer. À titre d’ayant-droit d’importants biens communs agricoles de son village, il est (peut-être) le seul scientifique français à pouvoir raisonner et écrire sciemment sur la réalité et la pratique de la mise en valeur des biens communs.)

La connaissance de l’article d’HARDIN arrive très tard dans mes recherches ; par la voix des cadres de l’administration de l’État qui s’occupaient de développement local lorsque nous leur parlions des biens des communautés villageoises. En pratique, nous n’avons trouvé que de jeunes hauts fonctionnaires qui ne semblaient connaître de cet article que le titre et avoir édifié, à partir de cette tragédie, qu’ils imaginaient effroyable, la doxa du pire destin qui pouvait échoir aux biens immeubles et aux ressources d’un système géographique local. Cependant, le géographe observe un objet très robuste : le territoire, qui lui permet de valider, ou non, toutes théories économiques. Frottés à la réalité du territoire la théorie de la firme ou celle de l’entreprise publique montraient, caricaturalement, leur faiblesse : (1) la première parce que la logique d’une entreprise qui repose sur la création de valeur suffisante pour produire indéfiniment des bénéfices plantureux soustraits au système créé ne résiste pas à la réalité du long terme ; (2) la seconde parce qu’elle suppose, afin de fonctionner a minima d’efficience, une information infiniment exhaustive de sa gouvernance : situation hautement improbable. L’ignorance des jeunes hauts fonctionnaires sur le fonctionnement des différents biens communs que les collectivités villageoises exploitaient choquait un chercheur qui avait participé, au jour le jour, à la maintenance optimale des biens communs de son village par la collectivité des ayants-droit. Des résultats tombaient chaque jour : les politiques de développement local produisaient du développement local négatif et nous constations les gains exponentiels de la friche sur tous les territoires ruraux. (1) L’obligation d’analyser rigoureusement les processus de développement local  s’imposait à nous ; (2) puis, à partir de la validation suffisante du « comment ça marche ? », le déblocage des freins conceptuels et institutionnels devenait une priorité scientifique : l’article d’HARDIN fait partie de ces blocages. Sa réfutation avait été entreprise presque immédiatement aux E.U. mais n’avait pas beaucoup  percolé en France ; la communauté des chercheurs français (à quelques exceptions près[1]) devait l’apprendre en octobre 2009 lorsque le prix Nobel d’économie fut décerné à Élinor OSTROM.

Introduction…

HARDIN fait, nous semble-t-il, œuvre utile (1) en prenant acte  que la  croissance de la puissance  militaire se fait au détriment de la sécurité de la nation : cf. les dialogies d’Edgar MORIN ; (2) en constatant qu’il existe un classe de « problèmes » (non mathématiques) sans solution technique.  Y classer le « problème » de la population me paraît une tentative osée pour deux raisons : (1) il existe une représentation mathématique sommaire de la partie quantitative de ce problème ; (2) l’évolution des populations aux E.U. et en Europe depuis le 18ème siècle permet d’évaluer les variables structurantes lourdes de sa logique[2]. L’absence de définition, de délimitation et de critères de qualification entre biens communs, biens publics et biens privés par HARDIN entraine une faiblesse dans la rigueur de son article ; les travaux d’OSTROM reposent sur cette qualification préalable.

Que devons-nous maximiser ?

1/        L’essai sur le principe de population de Thomas MALTHUS paraît en 1798 : il est une réaction de type logique à une situation de misère populaire noire consécutive à plusieurs années de mauvaises récoltes. Question : pour quelles raisons l’apparente logique du partage des biens mondiaux limités entre les membres d’une population de, admettons, 500 millions en 1798, a permis de parvenir à 6 milliards en 1968 ? Sans trop d’accidents majeurs sensibles dans le développement de la population mondiale.

2/        Si la logique du raisonnement malthusien-hardinien est vérifiée, elle est applicable aussi durement à une population de 6 milliards de rats, de 6 milliards de cafards, de 6 milliards de peupliers d’Italie, etc... En pratique, le raisonnement malthusien exige que soient définies les notions de biens et de ressources qui la justifient, ainsi que l’unité de mesure. Personne ne me contredira si j’affirme que le raisonnement de Thomas MALTHUS repose, exclusivement, sur la quantité de nourriture disponible un jour j pour une population p.

3/        Nous pouvons égrener les variables multiples dont dépend la situation  « assez d’aliments un jour j pour une population p » : quantité, qualité, stockage/conservation, prix/coût, transport.

4/        A priori, l’utopie de Jeremy BENTHAM « le plus grand bien pour le plus grand nombre » ne se limite pas à la nourriture.

5/        Rappelons que les mathématiques sont une représentation limitée et choisie de la réalité, pas la réalité. Il n’est nul besoin d’équations différentielles lorsque l’une ou l’autre des variables est paramétrée : par exemple, le nombre de parts dans un système géographique local. Plus, Henry POINCARÉ a proposé, au début du 20ème siècle, une représentation mathématique des systèmes à plus de deux variables structurantes qui offre une solution politique : la construction d’un attracteur du système. Certes la théorie mathématique du chaos n’est ni d’un accès ni d’un emploi facile.

6/        Les lois physiques de la thermodynamique. Il me semble indispensable (1) de maîtriser a minima la thermodynamique afin de comprendre la comptabilité de l’énergie des systèmes biologiques ; (2) puis de maîtriser la technique comptable si nous voulons tirer des conclusions scientifiques du traitement de l’énergie par les systèmes biologiques. Nous pouvons poser, a priori, qu’aucun système : biologique, chimique, politique ou social, ne peut violer les lois de la thermodynamique. La difficulté d’intégrer la consommation de l’énergie fournie par l’alimentation dans le système global de l’énergie mondiale provient (1) de l’absence de commune mesure entre les énergies misent en œuvre aux différentes couches du système global ; (2) du constat que la ponction énergétique sur les différents aliments est une donnée conventionnelle statistique assez éloignée de la réalité, individu par individu et environnement par environnement ; (3) de la faiblesse des rendements énergétiques à tous les stades en raison des faibles différences de température auxquelles ont lieu les ponctions énergétiques des systèmes biologiques (par exemple) sur la ressource énergétique : 1 600 Calories (Cal) égale 1 860 Wattheure (Wh), soit un système d’une puissance de 77 Watt,  soit une ampoule électrique moyenne ; un kilogramme de pâtes alimentaires vaut 3 650 Cal, soit 4 184 Wh. En pratique, l’énergie effectivement utilisée par la vie est sans commune mesure avec les flux d’énergie mis en œuvre par la nature, le travail de l’homme ou reçus du soleil par la terre. Les plantes qui ont les meilleurs rendements énergétiques : canne à sucre, jacinthe d’eau, luzerne, n’atteignent pas 2% ; c’est-à-dire qu’elles consomment 100 watts d’énergie lumineuse afin de stocker 2 watts d’énergie possiblement alimentaire. Au niveau supérieur, celui des herbivores, un mouton doit transformer 12 Unités Fourragères (environ 42 Kwh) pour produire 1 kg de viande (environ 4,5 kwh) dont la valeur alimentaire tourne autour de 5 400 Cal.

7/        Il est donc impossible de justifier le raisonnement de Garret HARDIN, dans ce cas d’espèce, en ce qu’il concerne l’acquisition ou la dissipation de l’énergie. Nous sommes dans un cas de figure où, pour la majorité de l’humanité, les calories/travail mises en œuvre sont sans commune mesure avec les calories/maintenance nécessaires à la vie : caricaturalement, l’énergie déchargée en quelques millisecondes par un coup de fusil équivaut à plusieurs mois de l’énergie captée dans les aliments afin de vivre. Nous pourrions commettre la même observation pour toutes les activités humaines réclamant de l’énergie brute.

8/        En pratique, la notion de population optimale perd toute pertinence ; ou plutôt dépend majoritairement de la logistique alimentaire déployée afin de compléter correctement l’autoproduction individuelle.

9/        Reste la notion de « bien », soulevée par BENTHAM, qu’HARDIN considère comme un problème individuel parce que chacun attribue une valeur propre aux différents éléments qui y participent. Le bien ne pourrait être partagé parce que les biens sont incommensurables (nous admettrons l’inutilité de critiquer que le bien soit composé d’une ensemble de biens). HARDIN propose que la « sélection naturelle » soit le marqueur du bien de BENTHAM ;  ce qui dit qu’il existe autant de « biens » que d’environnements. Le projet de BENTHAM paraît beaucoup plus généraliste et politique. Dans la logique de HARDIN, il est nécessaire de distinguer les biens qui ont besoin d’énergie pour exister ou fonctionner (par exemple, les voitures automobiles) de ceux qui n’en ont pas besoin (par exemple, les signes, dont les signes monétaires).

10/      Nous sommes parvenus à un niveau scientifique qui nous permet de proposer un processus de développement universel très simple : le processus intentionnel, chaque élément de l’univers exécute à chaque instant ce qu’il préfère parmi ce qui est possible ; le processus intentionnel n’est ni un processus aléatoire ni un processus déterministe (par contre, il peut être qualifié de processus exhaustif : tout ce qui est possible sera tenté). Un tel schéma ne permet pas de définir à quel moment le choix des éléments de l’univers est devenu conscient ; simplement d’affirmer que le développement a lieu sans être gouverné par un projet politique rationnel.

11/      Nous (les scientifiques et les politiques) devons différencier maintenant les processus de croissance des processus de développement, rigoureusement. Je propose de qualifier développement un processus qui améliore l’efficience d’un système à ressources constantes (dont l’énergie) par complexification ; et de qualifier croissance un processus qui exige une augmentation des ressources mises en œuvre afin  d’aboutir. Certainement l’augmentation de la population doit être qualifiée de croissance ; mais d’une croissance à faibles besoins énergétiques (ce qui n’est pas le cas de la croissance du nombre de bulldozers). Comme le fait remarquer HARDIN, la complexification de notre monde moderne porte évidemment sur le nombre de variables structurantes des systèmes que nous habitons avec comme corollaire que, au-delà de deux variables structurantes, nous ne savons pas en donner une représentation mathématique facilement accessible. Nous admettrons, avec HARDIN, que le système de population est un système complexe ; est-ce un système en équilibre (autorégulé) ou instable ? Tous les historiques que nous connaissons sur les systèmes de population tendent à montrer qu’ils sont naturellement très stables et robustes ; même les accidents majeurs (guerre, épidémie, invasion, migration, tremblement de terre, etc …) les perturbent très peu à moyen terme. Nous avons vu qu’ils mettent en œuvre des énergies relativement faibles par rapport aux énergies naturelles disponibles sur le territoire ; or les accidents majeurs (par exemple, météorologiques) correspondent à une dissipation brutale et immense d’énergie. En toute logique, les systèmes de population ne disposent pas d’un stock d’énergie suffisant capable d’engendrer une catastrophe perturbant son évolution.

12/      Nous pouvons affirmer, sans aucun risque, qu’HARDIN pose un problème qui pèse si peu dans le bilan énergétique de la machine terre qu’il ne vaut pas la peine d’être posé en ces termes. Ni, a priori, d’y consacrer une génération de durs travaux analytiques.

13/      Par contre, poser le problème de la croissance de la population comme un problème d’épuisement de ressources énergétiques shunte le problème du développement de cette population qui, à mon avis, repose sur la maîtrise politique de deux variables : (1) le capital social de cette population qui dépend, de façon importante, de son accès facile à la connaissance (l’éducation) ; (2) la densité des relations symétriques entre ses membres. Les travaux d’Emmanuel TODD montrent, clairement, que la maîtrise de la croissance naturelle de la population est complètement corrélée, en priorité, avec le niveau de formation des filles.

La tragédie de la liberté d’utiliser un bien commun…

14/      Peu de scientifiques ont eu mon privilège (1) d’entrer dans une collectivité villageoise, créée au 11ème siècle, autour d’un bien commun[3] ; (2) de disposer, à titre d’ayant-droit, de biens communs agricoles importants exploités, par l’ensemble de la collectivité villageoise dans le respect des intérêts familiaux de chacun ; exploités durant de longues années avant et après que le pouvoir central se soit mis dans l’idée d’éradiquer ce mode de propriété en le caractérisant de survivance anachronique. Aucun de mes voisins ne peut comprendre le raisonnement d’HARDIN, tant il s’éloigne de ce qu’ils vécurent tous les jours. Je me suis intéressé à nos biens communs pour plusieurs raisons : (1) par curiosité intellectuelle et culturelle d’abord ; (2) parce que je participais, comme habitant du village, à leur mise en valeur et leur exploitation ; (3) enfin, lorsqu’il devint évident qu’il s’agissait de droits mal défendus, je les ai étudiés, dans mes recherches, comme marqueurs de la manière dont les pouvoirs local et central respectaient le contrat social local. En particulier, depuis une ordonnance de Charles IX en 1572, le pouvoir de l’État (le pouvoir royal, en l’occurrence) s’est institué « protecteur des biens des communautés villageoises » ; protection renouvelée en 1600 par Henry IV et en 1669 par Louis XIV. La loi de la Convention du 10 juin 1793 obéissait à la même logique de l’État protecteur.

 15/     La thèse d’Élinor OSTROM réfute radicalement l’article d’HARDIN. Raisonner rigoureusement sur les biens communs agricoles des collectivités villageoises en Europe demande (1) de reconnaître leur origine comme résidu de l’appropriation privée du territoire par les familles de la collectivité villageoise ; (2) de se rappeler que la pratique « légale » des « enclosures » en Angleterre fut, depuis l’origine, une violence inimaginable à l’encontre des plus miséreux habitants du royaume durant plusieurs siècles[4], disons jusqu’en 1830.

16/      Je ne contesterais pas la possibilité que des modes d’exploitation de biens communs se soient mis en place aux E.U. suivant la logique décrite par HARDIN ; a priori, il s’agirait de surfaces qui n’auraient été concédées à aucun propriétaire privé et que l’autorité disposant du pouvoir de concession mettrait à la disposition de l’ensemble des éleveurs d’un État ou d’un comté. Remarquons qu’il ne paraît pas difficile pour le pouvoir administratif (1) d’accorder des licences individuelles sur un pâturage précisément délimité avec un chargement de bétail fixé sous peine de sanction ; (2) ou de confier à un syndic, responsable sur ses propres biens, le pouvoir de faire respecter les règles fixées par la convention de mise disposition. Sinon, il s’agit d’un pouvoir incompétent : il ne devra s’en prendre qu’à lui d’avoir mis en place un tel système qui ne pouvait que foirer et ne pas généraliser en prétendant que l’esprit de lucre des éleveurs rend impossible une mise en valeur un peu plus efficace des biens communs. Celui qui veut généraliser sur la mise en valeur des biens communs doit rechercher les cas qui fonctionnent depuis des siècles en cherchant à comprendre les raisons de cette durabilité. De tels cas existent dans tous les pays du monde qui évoluèrent vers le principe du droit de propriété, inviolable et sacré.

17/      Quant aux pays qui n’instituèrent pas le droit de propriété privé, l’exploitation en commun du territoire clanique, tribal ou villageois est la règle.

18/      Dans les pays européens (Angleterre exceptée à partir du 16ème siècle), aucune exploitation agricole familiale n’est « rentable » sans l’apport des ressources des biens communs ; c’est dire que cette exploitation est rigoureusement complémentaire de l’exploitation familiale. En pratique, un ayant-droit ne peut mettre au troupeau conduit en commun un nombre de bêtes supérieur à celui que l’exploitation familiale est capable d’hiverner ; cette règle est hautement dissuasive dans la mesure où une surévaluation des ressources de l’exploitation familiale aboutie à augmenter sa quotepart des frais d’estivage et le risque de ne pouvoir assurer un hivernage correct de son troupeau, facteur de dépréciation et de pertes de production. Pratiquement tous les processus d’autorégulation imaginables furent mis en place par les communautés villageoises qui gèrent des biens communs ; certains d’une finesse incroyable comme, par exemple, les sanctions pour non-respect des règles.

19/      Pour les systèmes d’exploitation de biens communs qui perdurent depuis des siècles trois règles de base émergent de la finesse, au plus près de la réalité journalière, de leur gestion : (1) la définition et les limites exactes de la ressource ; (2) les conditions strictes pour en être ayant-droit ; (3) la gestion au jour le jour du consensus de gestion des biens communs par leurs ayants-droit.

20/      HARDIN ne qualifie pas du tout ce qu’il entend par le vocable de « biens communs ». Du sens de l’article, il ressort qu’il s’agirait de tous les ressources et biens dont le droit pratique anglo-saxon ne permet pas qu’ils deviennent ou soient devenus « biens privés ». Dans la vieille Europe, les biens communs (au moins ceux qui ont un propriétaire évident) sont précisément définis par comparaison avec les biens privés, d’une part, et les biens publics, d’autre part. OSTROM qualifie non seulement les biens communs mais encore commet une analyse institutionnelle des difficultés de principes posées par la gouvernance d’une entreprise privée : (1) l’objectif de la sa gouvernance est clairement d’engendrer indéfiniment des bénéfices pour ses dirigeants, donc un objectif logiquement inaccessible[5] ; (2) la gouvernance des entreprises publiques repose sur l’a priori d’une information parfaite de ses dirigeants en temps réel, donc un a priori complètement irréaliste. Les biens communs sont ceux dont la propriété est divisée entre ses ayants-droit (qu’OSTROM appelle « les appropriateurs ») et la production partagée, équitablement, entre eux. Il est clair que les exemples sur lesquels s’appuie HARDIN ne sont pas des biens communs, pas un seul. Certains sont des biens publics, comme les parkings ou les parcs nationaux ; d’autres des biens vacants, comme les pâturages dont la propriété de la terre n’a pas fait l’objet d’une concession ; d’autres, des abus individuels que l’autorité publique a oublié d’administrer, comme la pollution ; enfin, le droit à reproduction des familles, dans aucune société connue, ne fait partie des droits de propriété.

Pollution…

21/      Nous conviendrons que le raisonnement d’HARDIN sur la pollution passe très bien en lui même mais a peu à faire afin d’étayer un raisonnement sur les biens communs considérés comme une modalité d’exercice du droit de propriété. Les Romains, à l’origine de notre droit, considéraient « res nullius » les objets sur lesquels nul n’avait de droit mais dont tous pouvaient disposer en les « attrapant » ; de tels objets permettent d’en définir une autre catégorie appelée par le droit romain « res communis » qu’aucun individu ne peut s’approprier : nous pouvons penser que les éléments qui constituent l’environnement font partie des « res communis » ; ils justifieraient a posteriori la création de l’État par la communauté des citoyens. Nous ne pouvons, en même temps, accepter un État et qu’il n’exécute ce pourquoi nous l’avons créé. Il est aussi inacceptable de reconnaître la ville comme un système hautement productif et, dans le même temps, que l’État refuse de traiter les problèmes de pollution qu’elle engendre et pèsent sur la productivité du système ville ; si la population des E.U. était répartie assez égalitairement sur l’ensemble du territoire, aucun problème de pollution ne viendrait troubler la sérénité d’un écologue US. Rappelons que l’Empire romain fut victime d’un problème majeur d’intoxication de l’environnement par le plomb, encore détectable dans les carottes extraites des glaciers du pôle Nord : personne n’osera affirmer que la Terre, à l’époque de l’Empire romain, supportait une population dont le nombre l’accablait. 

Comment règlementer la sobriété ?

22/      OSTROM, politologue néo-institutionnelle, se devait de traiter la question de la réglementation de la gouvernance des biens communs avec un soin particulier.  En rappelant l’adage « Quis custodiet ipsos custodes » (Qui gardera nos gardiens ?) HARDIN soulève une question à laquelle OSTROM répond avec élégance en ce qui concerne la gouvernance des biens communs : tous les systèmes de biens communs qui perdurèrent plusieurs siècles trouvèrent des moyens d’autorégulation en temps presque réel des conflits entre ayants-droit afin d’éviter la plupart des conflits radicaux. La défense des droits des ayants-droit ne devra pas leur coûter plus cher que la valeur des droits violés ; état de fait à peu près constant dans une société fortement judiciarisée, aggravé par la complexité normale due au nombre d’intérêts qui s’exercent dans la gouvernance de biens communs. Dans les systèmes de biens communs la réponse à la question  que pose l’adage de HARDIN est évidente : tous les bénéficiaires de biens communs en sont aussi les gardiens fonctionnels. Dans le cas des aquifères californiens analysé par OSTROM, il a fallu que l’État californien prenne en charge le coût de la démarche afin de finaliser les décisions des juges, adopte une législation ad hoc et exécute les grands travaux nécessaires à la reconstitution des aquifères et leur dessalement.

La liberté de se multiplier est intolérable …

23/      Indépendamment de la contestable approche énergétique de la maîtrise de la population, les problèmes que sa croissance amène peuvent être traités de multiples façons, en fonction des préconceptions politiques et sociales et des données disponibles choisies : nous pouvons tous accepter l’idée que plus un problème est complexe, plus il existe de solutions. Comme l’a montré Emmanuel TODD, quelles que soient les préconceptions, la solution générale repose sur l’éducation et, d’abord, sur l’éducation des petites filles : a priori, aucun développement n’est possible si les habitants ne créent pas plus de richesses qu’ils ne consomment de ressources ; quels que soient leur sexe, leur religion, leur race, leur couleur de peau, leur niveau culturel ou social…

24/      Le deuxième élément critique repose sur les travaux de Fernand BRAUDEL qui ont mis en évidence les trois étages de l’économie : (1) l’économie de rez-de-chaussée, dominée pendant longtemps par l’économie familiale ; (2) l’économie du premier étage qui est celle des échanges ; (3) l’économie du dernier étage, celle de la gouvernance. Prétendre que toute économie globale repose sur la puissance de l’économie de rez-de-chaussée, donc sur le fonctionnement de la famille, est loi d’être une grossièreté ; plutôt une évidence. La représentation mathématique fractale du processus de développement vient valider l’avis politique des Nations Unies.

La conscience est autoéliminatrice…

25/      Depuis l’article de HARDIN, s’est développée une réponse technique : les pilules contraceptives, efficaces au gros du problème posé par HARDIN ; à condition de vouloir bien abstraire les dérives financières auxquelles elles donnent lieu.  Ce qui rejette hors jeu l’aspect métaphorique du jeu du morpion sur lequel HARDIN appuie son raisonnement : certes le problème de la population est, globalement, sans solution technique mais celui de la contraception, qui en fait partie de manière lourde, a une solution à la fois élégante et efficace.

Les effets pathogènes de la conscience…

26/      Il a existé des civilisations brillantes sans notion de culpabilité du tout, reposant sur un droit exclusivement civil, implicite, ou explicite à partir de Sumer. Les dieux représentent des espèces d’animaux très puissants qu’il vaut mieux ne pas contrarier ; pas des gardiens d’une morale qui n’existe pas. Proposons de dater le début de la morale dans le décalogue des Hébreux. La double contrainte, modèle Bateson, ne peut exister  dans une société réelle (1) sans une morale largement dominante ; (2) sans une morale avec sanction sociale suffisamment automatique. Remarquons impensable la morale du décalogue sans (1) la croyance en un dieu unique tout puissant et tout sachant ; (2) une société à forte identité aux limites strictes et robustes.

27/      La double contrainte sans conscience existe dans tous les domaines du développement depuis le big-bang. Je l’exprime d’une manière simpliste mais difficilement réfutable : chaque élément de l’univers commet à chaque instant (1) n’importe quoi (2) parmi tous les possibles. Par exemple, dans un système physique, ce sont les variables température et pression qui établissent le champ du possible ; nul besoin de conscience. Une telle définition admet comme corollaire que chaque franchissement d’un palier de complexité augmente le champ du possible.

28/      Enfin, les travaux de Noam CHOMSKY montre clairement que le gros de la gouvernance des sociétés humaines repose sur la manipulation de l’opinion publique par des techniques tout à fait au point qui furent systématiquement formalisées par l’idéologie nazie dans les années 1930.

29/      Cependant, l’effet de la notion de culpabilité sur les membres d’un réseau social de proximité un peu cohérent n’est pas anodin comme le met en évidence l’article d’HARDIN ; il peut conduire au suicide. Cela n’a rien à voir avec la gouvernance des biens communs telle qu’elle a été imposée par la représentation nationale égarée en 1985 ; les suicides des paysans victimes de la loi, indépendamment du fait que le monde agricole est, historiquement, la population la plus suicidaire du pays, doivent être plutôt imputés aux spoliations « au nom de la loi » des ayants-droit qui en résultèrent qu’à un hypothétique sentiment de culpabilité insupportable.    

Contrainte consensuelle…

30/      L’idée de la contrainte consensuelle paraît bien partagée dans toute société a minima démocratique : elle aboutit pratiquement au contrat civil équilibré ; le juge, le cas échéant, régule l’équilibre du contrat. La gouvernance politique n’est pas un contrat équilibré puisqu’elle repose, lourdement, sur les prérogatives de puissance publique ; même si diriger sans consensus majoritaire ne peut perdurer très longtemps.

31/      Je propose de définir les biens communs comme (1) des biens (ou une ressource) strictement délimités (2) dont les ayants-droit sont strictement qualifiés (3) unis par un contrat civil explicite (4) dont ils assurent la maintenance eux-mêmes au plus près du temps réel. Ces quatre conditions permettent de trier les biens communs, non seulement des biens publics et de biens privés, mais aussi des biens, possiblement privés, publics ou communs, non encore appropriés.

32/      Il me semble judicieux de charger l’État de la gouvernance de biens publics, assise sur le principe de base l’intérêt public. Et que cet État laisse les propriétaires de biens privés les gérer eux-mêmes ; ainsi que les ayants-droit de biens communs les gérer aux mieux des intérêts de leur collectivité ; le tout à leurs risques et périls.

33/      Les moyens de contrainte (prérogatives de puissance publique) dont dispose l’État ne peuvent être qualifiés de consensuels ; sauf par ceux qui détiennent le pouvoir d’en user, voire d’en abuser ou d’en recueillir les fruits. La situation actuelle du contrat social national, dans toutes les nations du bloc démocratique occidental, fait (1) que le pouvoir exécutif a échappé au contrôle des citoyens (2) que, lorsqu’un membre du pouvoir législatif, voire n’importe quel homme politique, argue d’intérêt public pour une action précise, il attise la méfiance de la plupart des citoyens qui demandent à connaître le prénom de l’intérêt public.

34/      Je ne peux concevoir la notion de suppression d’un bien commun correctement défini ; seulement interdire son accès ou le transférer à un propriétaire privé ou à un propriétaire public. En tout état de cause, qu’il s’agisse d’une ressource ou d’un immeuble, le bien commun perdure et les comptes du système dont il fait partie, explicitement ou non, persistent à venir en plus ou en moins. Pour réutiliser le raisonnement énergétique à l’origine de l’article d’HARDIN, même si nous ignorons la tenue des comptes énergétiques des individus, des collectivités et des États, il n’empêche que l’énergie dégradée disparaît de l’actif  des ressources mondiales.

Reconnaissance de la nécessité…

35/      Aucun argument ne permet de qualifier la population ou le droit de se reproduire comme un bien commun, ni même comme une ressource commune. Quant à l’ensemble des ressources naturelles, leur qualification de bien commun disparaît au fur et à mesure de leur appropriation publique ou privée ; processus fortement corrélé à l’augmentation de la population, comme l’indique HARDIN.

36/      Les contrôles forcés (comme en Chine), criminels (comme aux Indes), ou idéologiques (comme en Allemagne hitlérienne) de la population ou de certaines populations aboutirent toujours à des catastrophes sociales irrépressibles.

37/      L’analogie avec les techniques d’élevage des animaux par les hommes montre qu’il existe un processus naturel de contrôle, non pas des populations, mais de la densité acceptable sur un territoire donné  entre individus d’une même espèce qui puisse éviter l’apparition, puis la diffusion de maladies radicales. Pour l’élevage ovin (dont je suis un spécialiste estampillé) les problèmes sanitaires commencent lorsque la densité d’animaux dépasse la moitié du potentiel théorique du pâturage sur un cycle (environ 8 mois) ; ce qui dit aussi que l’art de la conduite d’un troupeau consiste à éviter les surdensités momentanées dans le temps et l’espace : il s’agit d’un constat d’expérience. Les éleveurs en haute promiscuité maîtrisent (apparemment) le cycle de production par un mix d’antibiotiques, d’antiparasitaires dans l’alimentation et de produits désinfectants dans les batteries d’élevage.

38/      Les villes constituent des terrains extrêmement favorables à la diffusion (mais aussi l’apparition) des maladies radicales. Nous avons tous entendu parler des armes bactériologiques mais pas vraiment de décisions politiques afin d’inoculation de maladie qui viserait à « éradiquer » une catégorie précise de citoyen ; telle la myxomatose, les lapins. Cependant, au 19ème siècle en France, l’impôt sur les portes et les fenêtres a eu comme résultat (involontaire) la diffusion endémique de la tuberculose. Il existe aussi quelques cas douteux de diffusion de maladies par imprudence dont, avec quelques probabilités, le SIDA.

39/      Pour le moment, le processus le plus efficace connu afin de contrôler la croissance d’une population est le couple misère + alcool à bas prix (exemple des républiques soviétiques après l’effondrement de l’URSS, mais aussi des populations autochtones amérindiennes). Probablement, la diffusion importante de drogues aurait un effet identique. Remarquons que de tels processus exploitent les faiblesses de l’homme ; pas son potentiel reproducteur ou ses dons à la culpabilité.

40/      Accepter la contrainte de la nécessité  comporte plusieurs aspects : (1) il ne peut s’agir d’une règle constitutionnelle générale à inscrire dans les principes généraux d’un droit universel ; (2) la nécessité comporte un jugement de valeur négatif propre à l’individu qui la prononce ; (3) comment cela fonctionne-t-il en logique structuraliste[6] ? (4)  peut-on donner une représentation fractale de sa diffusion ? Même en invoquant HEGEL, il ne sera pas facile de démontrer que « la liberté est la reconnaissance de la nécessitée » ; poussé à l’extrême, un tel principe aboutirait à admettre la prison comme le lieu ultime de liberté. Remarquons qu’en remplaçant « liberté » par « fraternité » ou « égalité » nous parvenons à des propositions ayant à peu près la même puissance de conviction.

(41)     L’exploration du champ du possible apparaît à la fois plus rigoureux, délimité nettement (a posteriori), ouvrir en grand la porte de la créativité, une conception autorégulée, sans jugement de valeur. La complexification tendancielle de notre monde dégage et agrandit presque à l’infini le champ du possible ; donc le potentiel  développement des sociétés humaines. Elle donne accès à de nouveaux biens communs comme la mise en réseau internet de collectivités villageoises ou de quartier ; d’une façon moins évidente, aussi aux collectivités thématiques en temps réel. Il devient possible d’imaginer, sous forme de biens communs, des bases de données qui mutualisent les savoirs de leurs ayants-droit, les connaissances stockées en leurs gènes, etc …  

(42)     Les problèmes complexes rendent difficiles l’accès à une solution mais aussi, en contrepartie, plus ils sont complexes plus ils peuvent recevoir des solutions. Lorsqu’un scientifique ou un homme politique peuvent dire : « J’ai analysé et compris cet immense et complexe problème, et j’ai ai trouvé la seule solution qui  vaille. », tout le monde peut répondre, soit le problème est simple et sa solution évidente et accessible à tous, soit le problème est sûrement complexe et il accepte de nombreuses solutions. En ce qui concerne la gouvernance de biens communs, nous admettrons facilement qu’il s’agit d’un problème complexe mais aussi que les hommes depuis des dizaines de siècles qu’ils exploitent des biens communs (certaines civilisations ne connaissent que les biens communs) ont exploré et essayé la majorité du possible en la matière (manque les nouvelles possibilités que nous ouvrent l’économie du savoir et ses outils). Il faut puiser dans ces expériences ; elles n’ont rien de tragique ; elles ouvrent un nouveau cycle de développement, infini. 

 

RÉFÉRENCES GARRET HARDIN

1.         J. B. Wiesner and H. F. York, Sci. Amer. 211 (No. 4). 27 (1964).

2.         G. Hardin, J. Hered. 50, 68 (1959); S. von Hoernor, Science 137, 18 (1962).

3.         J. von Neumann and O. Morgenstern, Theory of Games and Economic Behavior (Princeton Univ. Press, Princeton, N.J., 1947), p. 11.

4.         . H. Fremlin. New Sci., No. 415 (1964), p. 285.

5.         A. Smith, The Wealth of Nations (Modern Library, New York, 1937), p. 423.

6.         W. F. Lloyd, Two Lectures on the Checks to Population (Oxford Univ. Press, Oxford, England, 1833), reprinted (in part) in Population, Evolution, and Birth Control, G. Hardin. Ed. (Freeman, San Francisco, 1964), p. 37.

7.         A. N. Whitehead, Science and the Modern World (Mentor, New York, 1948), p. 17.

8.         G. Hardin, Ed. Population, Evolution. and Birth Control (Freeman, San Francisco, 1964). p. 56.

9.         S. McVay, Sci. Amer. 216 (No. 8), 13 (1966).

10.       J. Fletcher, Situation Ethics (Westminster, Philadelphia, 1966).

11.       D. Lack, The Natural Regulation of Animal Numbers (Clarendon Press, Oxford, 1954).

12.       H. Girvetz, From Wealth to Welfare (Stanford Univ. Press. Stanford, Calif., 1950).

13.       G. Hardin, Perspec. Biol. Med. 6, 366 (1963).

14.       U. Thant, Int. Planned Parenthood News, No.168 (February 1968), p. 3.

15.       K. Davis, Science 158, 730 (1967).

16.       S. Tax, Ed., Evolution after Darwin (Univ. of Chicago Press, Chicago, 1960), vol. 2, p. 469.

17.       G. Bateson, D. D. Jackson, J. Haley, J. Weakland, Behav. Sci. 1. 251 (1956).

18.       P. Goodman, New York Rev. Books 10(8), 22 (23 May 1968).

19.       A. Comfort, The Anxiety Makers (Nelson, London, 1967).

20.       C. Frankel, The Case for Modern Man (Harper, New York, 1955), p. 203.

21.       J. D. Roslansky, Genetics and the Future of Man (Appleton-Century-Crofts, New York, 1966). p. 177.



[1]          Cf travaux de Martine ANTONA et Eric SABOURIN

[2]          Cf travaux d’Emanuel TODD

[3]          Le village de La Garde Guérin en Lozère

[4]          Le dernier travail législatif de la représentation nationale date des années 1830

[5]          Ce faisant, elle zappe en pratique les entreprises privées à objectifs patrimoniaux.

[6]          Il s’agit des travaux de Claude LEVI-STRAUSS

samedi, mars 24 2012

LE CHOIX DE LA PUISSANCE

INTRODUCTION

Depuis 1990, le développement d’internet se focalise sur la variable débit d’accès au système pour la raison évidente[1] qu’il conditionnait le confort d’utilisation des acteurs. Alors que le potentiel développement local d’internet repose d’abord sur la puissance du réseau social local formaté par le réseau physique de télécommunication. Il convient (1) d’abord de définir la notion de puissance d’un réseau ; (2) ensuite de trouver la bonne échelle de mise en œuvre de la puissance d’un tel réseau ; (3) puis de régler la difficulté de l’autocontrôle du réseau local ; (4) alors proposer une hypothèse à peu près acceptable sur le comment cela fonctionne efficacement ; (5) enfin, répondre à la question si internet est un système en équilibre ou non (chaotique), les choix de maîtrise du système n’étant pas les mêmes selon la réponse. Le choix de la puissance exprime une préférence ; il n’invalide nullement les autres choix possibles parmi les  mix : politique, technique, topologie, architecture, juridique, etc … offert par la mise en œuvre d’internet.

 

LE CHOIX DE LA PUISSANCE

(définitions wikipedia)

1                 Dans le sens commun, la puissance est la quantité de pouvoir (d'un individu, d'un groupe, d'un pays, etc.), voire est synonyme du pouvoir.

2                 En physique, la puissance est la quantité d'énergie par unité de temps qui peut être fournie[2] par un système à un autre. La puissance correspond donc à un débit (potentiel) d'énergie : deux systèmes de puissances différentes pourront fournir le même travail (la même énergie), mais le système le plus puissant sera le plus rapide.

3                 En physiologie musculaire et sportive, la puissance est le produit de la vitesse de contraction par la force déployée, exprimée en watts (définition rejoignant la définition physique).

(dans la présente note)

4                 Préconception : les processus biologiques et sociaux, pour perdurer à long terme, commettent toujours le choix de la puissance plutôt que celui de la vitesse.

5                 La notion de puissance s’appliquera à la quantité d’énergie qu’un réseau social est capable, par construction, de mettre en œuvre.

6                 En pratique, le réseau internet qualifie deux réseaux fonctionnant ensemble : (1) un réseau physique où la puissance du système peut être définie par des unités physiques ; (2) un réseau social où la puissance du système dépend de la quantité d’énergie consacré au système par ses acteurs.

7                 En tant que géographe du développement local, le choix de la puissance repose sur une analogie facile : certes le soleil délivre de l’énergie disponible, mais c’est la structure du capteur que mettront en place les (le) acteurs locaux qui déterminera la puissance du système. Mutatis mutandis,  le stock de connaissances et d’informations mondiales constitue l’équivalent énergie que rend disponible aux acteurs le réseau physique internet.

8                 En matière de réseaux sociaux, il existe une confusion sémantique entre la notion de pouvoir, qui est une relation entre acteurs, et celle de puissance, qui qualifie chaque acteur ; comme l’indique la définition 1 de wikipedia. L’ensemble de l’énergie mise en œuvre  dans un réseau social est une somme vectorielle (qui tient compte du sens et de la direction de l’énergie employé par chaque acteur), pas une somme arithmétique. Ce qui signifie que la résultante de l’énergie mise en œuvre par un réseau social peut être positive, négative ou neutre.

01             Puissance d’un réseau social[3]

9                 La puissance du réseau physique internet mondial disponible en local a valeur de paramètre  pour l’acteur local lambda. Il importe d’abord de définir la topologie et l’architecture d’un réseau social susceptible de capter et mettre en œuvre le potentiel connaissances et informations du réseau mondial, afin d’en établir sa puissance. Je propose de considérer que la puissance d’un réseau social dépend de deux variables : (1) la densité des relations symétriques entre ses acteurs ; (2) la somme des énergies que chaque acteur consacrera à l’obtention de la production du réseau. J’appelle cette énergie le capital social de chacun en proposant qu’il comporte trois dimensions : matérielle, culturelle et relationnelle. (En pratique, chaque acteur consacre seulement au réseau social les degrés de liberté dont il dispose de son capital social.) Posons que la puissance d’un réseau social, formaté par un réseau physique de télécommunication, est fonction de sa densité et de son capital social.

10             Dans un raisonnement logique relatif aux réseaux sociaux, nous devons transcrire la notion physique de somme vectorielle des énergies mises en œuvre. L’analyse du fonctionnement des systèmes produisant du développement fait émerger la notion de stratégie d’acteur et de convergence (ou non) des stratégies d’acteurs d’un réseau social. Posons que la puissance vraie d’un système de réseau social formaté par un réseau physique de télécommunication dépend de la convergence des stratégies individuelles des acteurs en une stratégie commune ; en remarquant que la définition des relations symétriques (le contrat social local), tant physiques que sociales, dans un tel réseau, peut organiser la convergence des stratégies individuelles.

02             Pourquoi la sous-boucle locale ?

11             Le réseau de topologie tétraédrique représente le réseau social de puissance le plus simple à imaginer : chaque pôle du réseau se trouve en relation directe et symétrique  avec les trois autres[4]. Nous pouvons développer un réseau tétraédrique par couches successives. À partir de la deuxième couche, chaque pôle du réseau se trouve en relation directe et symétrique avec douze pôles ; donc ouvre 12 voies de redondance possibles, tant en débit montant que descendant. Deux architectures de réseau local peuvent être développées a priori : (1) celle que nous pourrions nommée « hypertétraèdrique » qui consisterait à établir une relation directe et symétrique entre tous les pôles d’un voisinage réel, c’est-à-dire un réseau local à densité 100% ; (2) celle que nous pourrions nommée « maille[5] tridimensionnelle » qui consisterait à déployer sur le territoire, de proche en proche, un filet à maille tétraédrique. Remarquons que le réseau tétraédrique de proximité peut utiliser les différentes techniques disponibles : câblage ethernet, CPL, wifi, FO, paire de cuivre, etc …

12             L’application de l’architecture hypertétraèdrique à la sous-boucle locale (SR) paraît simple (et probablement moins coûteuse[6] que de créer ex nihilo un filet à maille tridimensionnelle) en vue de la montée en puissance du réseau internet  pour plusieurs raisons : (1) il est très simple et pratiquement sans coût d’interconnecter entre elles les paires au niveau du SR : d’atteindre la densité 100% du réseau local ; (2) la logistique réseau physique existe déjà ; (3) à partir de l’interconnexion de l’ensemble des paires, il est facile de mutualiser toute la bande passante disponible au niveau du SR à l’instant t ; (4) le cas échéant, il est possible d’optimiser la fréquence du signal numérique en fonction de l’architecture constatée sur le territoire de la sous-boucle ; (5) la gouvernance de la sous-boucle locale peut-être assurée efficacement sans déperdition d’énergie par ses ayants-droit à partir de la qualité, de l’entrecroisement des différents réseaux de voisinage et de la robustesse des relations de voisinage induites. Je ne sais s’il existe un microprocesseur[7] dédié au routage des flux dans un réseau hypertétraèdrique mais la logique m’en paraît assez accessible[8] et, en tous les cas, programmable dans un ordinateur basique.

13             Les choix techniques décrits sont ouverts depuis au moins 1985 et auraient pu être  généralisé au réseau mondial dès l’adoption d’Internet Protocole. Quant au déploiement du filet tridimensionnel, il doit être conçu comme le réseau normal de retour (de bouclage) du réseau de transport afin d’assurer la redondance indispensable aux systèmes complexes et sa robustesse.

03             Efficacité et coût de l’autocontrôle[9]

14             Lorsque nous concevons un système de réseau social, par exemple une entreprise, nous y incorporons a priori un ensemble de processus de contrôle afin de s’assurer que l’activité de chacun s’y effectue normalement et pallier aux dysfonctionnements qui apparaîtraient. Pour peu que le système soit un peu complexe, le coût (en énergie et en monnaie) d’un contrôle exhaustif apparaît assez rapidement prohibitif  et nous conduit à rechercher comment un système de réseau social s’autocontrôle à la fois efficacement et à moindre coûts financier et énergétique. Deux conclusions se font jour rapidement : (1) l’efficacité des réseaux sociaux se dilue très rapidement avec la distance géographique entre les acteurs[10] : (2) ce sont les relations de proximité (de voisinage) qui établissent la robustesse d’un réseau social. Nous pouvons conclure que l’entrecroisement, plus ou moins naturel, des réseaux de voisinage permet l’autocontrôle à moindre coût de l’ensemble des réseaux entrecroisés. 

04             Sérendipité, pollinisation[11] et contribution

15             La sérendipité est le fait de réaliser une découverte inattendue grâce au hasard et à l'intelligence, au cours d'une recherche dirigée initialement vers un objet différent de cette découverte. Pour Robert King Merton, la sérendipité est l'observation surprenante suivie d'une induction correcte. Ce concept discuté est utilisé en particulier en recherche scientifique. (wikipedia)

16             La pollinisation par une espèce animale est le mode de reproduction privilégié des plantes. Il s'agit du processus de transport d'un grain de pollen depuis l'étamine (organe mâle) vers les stigmates (organe femelle) soit par autofécondation, soit par fécondation croisée (le pollen d'une fleur se dépose sur les stigmates d'une autre fleur de la même espèce, processus qui fait souvent intervenir un insecte pollinisateur tel que l'abeille). C'est un des services écosystémiques (notion de mutualisme) rendus par la biodiversité. (wikipedia).

17             Le processus de contribution constate le fait que n’importe quel acteur peut poser sur internet une question qui lui apportera soit une ou plusieurs réponses, plus ou moins pertinentes ; soit pas de réponse. Dans internet, la contribution est une acception réduite du concept « apporter sa part » dont est chargée la sémantique du mot « contribuer ».

18             Le concept de sérendipité permet d’organiser le processus heuristique de mise en œuvre du potentiel de développement de l’ensemble des connaissances et informations stockées par internet : la démarche pourrait être systématique, voire industrielle.

19             La métaphore de pollinisation suggère que toute donnée stockée sur internet dispose du potentiel de provoquer un développement singulier si elle atteint un acteur réceptif. Reste à déterminer les modalités pratiques d’un tel processus qui, pour le moment, repose sur la recherche hasardeuse des informations par les acteurs.

20             Google systématise le processus de contribution en le codifiant et l’industrialisant. Nous pouvons émettre l’hypothèse que le processus de contribution organise a minima pollinisation et sérendipité.

21             Ces trois moyens de valoriser le potentiel internet relève de l’application de l’intelligence sur la ressource universelle des connaissances, datas incluses.

05             Internet est-il un système chaotique ?

22             Tant que le réseau internet mondial reposera  sur des relations hautement asymétriques qui permettent au « centre » de saturer à volonté le réseau de transport par de la publicité et, en général, par des données inutiles, voire toxiques, une telle question n’a pas de pertinence pour construire la puissance de la sous-boucle locale. Afin d’explorer les possibles ouverts par l’économie de la connaissance, préférons construire et gouverner une sous-boucle locale de puissance optimum, quitte à trier les flux chaotiques générés par le pouvoir central. (bernard garrigues, le 11 mars 2012)



[1]                 D’autres raisons, moins claires, de cette focalisation existent.

[2]                 N’importe quel système est qualifié par sa puissance structurelle en kilowatt, par exemple : un moteur de 0,75 kw.

[3]                 Bernard GARRIGUES (2004) Analyse de la valeur des fonctions du monde rural, chap. 2.2 Thèse. Cf : http://www.garriguesbernard.fr/

[4]                 La cellule familiale moderne en est une analogie facile et, par extension, le logement.

[5]                 Mesh

[6]                 Hypothèse non explorée faute de données

[7]                 Il s’agit, en pratique, d’un mini GIX.

[8]                 Les routeurs intranet d’entreprise savent remplir cette fonction.

[9]                 Cf Élinor OSTROM (2010) Gouvernance des biens communs. De Boeck éditeur

[10]               La loi de Coulomb y joue un rôle redoutable.

[11]               Yann MOULIER BOUTANG (2010) L’abeille et l’économiste. Carnets nord éditeur.

samedi, novembre 5 2011

GOUVERNANCE DES BIENS COMMUNS ÉLINOR OSTROM CHAPITRE 6

NOTES DE LECTURE

Ces notes relèvent de la lecture de la traduction française en 2010 de la Gouvernance des biens communs d’Élinor OSTROM[1], prix Nobel d’économie 2009. Réalisons que l’œuvre originale date de 1990, donc qu’il pourra être reproché à cette analyse de ne pas tenir compte de l’évolution de la pensée depuis 20 ans[2]. Clairement, ma vision des travaux d’OSTROM est influencé par mes propres recherches de géographe du développement local sur les biens communs de communauté villageoise en France, d’une part, et, d’autre part, comme ayant-droit et praticien de la gestion de biens communs non négligeables dans un département, la Lozère, où aucune exploitation rurale individuelle n’était économiquement viable sans une optimisation efficace des ressources apportés par les biens communs (biens de section) ; situation qui a perduré au moins jusqu’en 1962, date à laquelle l’État français s’est mis en tête qu’aucune croissance économique n’était possible sans une destruction préalable, par voies légales et réglementaires, des solidarités rurales dont les biens communs étaient la représentation la plus visible. L’issue de la guerre d’Algérie ne conduisit à aucune conscience politique sur le point de la spoliation, par l’État français, des tribus berbères de leurs biens communs ; quant au conflit de Nouvelle Calédonie, s’il a permis à Rocard d’offrir une réponse institutionnelle adaptée à la gestion des biens claniques kanaks, ce n’alla pas jusqu'à la prise de conscience nationale que la dérive de la classe politique sur les biens communs apporterait, mutatis mutandis, son lot de tempêtes destructrices du contrat social local en France. La partie la plus visible des recherches d’OSTROM (son prix le met en évidence) s’inscrit dans un corpus immense de recherches, menées aux EU sur le sujet, recherches qui n’avaient pas diffusées en Europe alors que nous étions des dizaines de praticiens et de chercheurs à ramer sur des questions auxquelles des réponses, plus ou moins complètes, existaient ailleurs.

Mises au point

(1) Le présent travail m’attire assez souvent des remarques sur la « productivité » des processus de mise en valeur des biens communs. Indépendamment du sens féérique fatal du mot (qui le vide de valeur sémantique sûre et de tout sens technique possible), prendre le bénéfice à très court terme comme grille d’analyse de l’efficacité économique de l’action humaine aboutit à éliminer du raisonnement global les processus à cycle plus long (ou plus court) que le cycle annuel. Tous ceux qui travaillent sur la notion de bien commun prennent rapidement conscience avoir à faire à des cycles longs, voire très long ; Elinor OSTROM le met en évidence dans sa démarche lorsqu’elle décortique la notion d’actualisation. Le principe d’actualisation paraît comme un ressort fondamental des règles de décision de l’action humaine  (je propose même l’existence d’une dialogie implicite actualisation/opportunisme dans toutes décisions). Tous ceux qui travaillèrent soit comme forestiers soit comme agriculteurs dans leur vie savent, dans leur OS (Operating System) personnel, que le moindre des gestes qu’ils accomplirent créait de la richesse, non seulement en produits (au compte de résultat) mais aussi en patrimoine (au bilan) ; plus : qu’en cycle long, la création de richesse s’affecte, plus naturellement et facilement, à la valorisation du patrimoine qu’à celle des produits.

(2) Lors de son intervention à Montpellier, le 20 juin 2011, OSTROM insiste sur l’existence de limites robustes de l’ensemble des appropriateurs ; à côté des limites de la ressource. 

(3) Je n’ai pas de retour « scientifique » sur la destruction par processus constitutionnels des institutions de biens communs au nom de la doxa sur la supériorité de la gestion privée sur toutes les autres formes de gestion (théorie de la firme) ; (exemples les zanjeras aux Philippines  ou le Plan d’Ajustement Structurel au Mexique). Il paraît nécessaire maintenant (1) de définir rigoureusement et robustement les caractéristiques de biens communs ; (2) d’essayer de nouvelles institutions susceptibles de prendre en charge les champs modernes de biens communs (comme les réseaux d’informations et de communications) en tenant compte des acquis des recherches d’Élinor OSTROM.

(4) Plusieurs démarches quantitatives permettraient cependant de valider ou non les conclusions d’OSTROM : (1) l’analyse systémique qui permet de connaître, hiérarchiser les variables structurelles d’un système[3] ; (2) la technique comptable[4] appliquée au système observé : elle permet d’établir la cohérence de la représentation des systèmes par la cohérence entre elles des ses représentions diachronique et synchronique : cependant nous ne savons pas consolider les comptes des systèmes selon les unités des différentes entrées et sorties ; (3) dans certains cas, la représentation de l’évolution possible d’un système par la théorie mathématique du chaos ; donc en construisant différents attracteurs du système ou en forçant le temps caractéristique[5] du système et en analysant les résultats ; (4) la théorie des graphes ; (5) etc …  En tout état de cause, je propose à titre de préconception, de considérer les règles normatives choisies, quel que soit leur niveau, comme des attracteurs des systèmes institutionnels : cela simplifie significativement l’analyse et permet de raisonner sur le résultat de l’introduction de variables qualitatives ad hoc.

(5) Toute exhaustive que soit la recherche d’OSTROM, elle aboutit à un ensemble de conclusions tellement complexe à fonctionner en même temps qu’il devient difficile de tracer un chemin opérationnel autre qu’expérimental ; et, en plus, expérimental au cas par cas.

 

ÉLINOR OSTROM

GOUVERNANCE DES BIENS COMMUNS (Chap. VI)

 

6 UN CADRE POUR L’ANALYSE DES RESSOURCES COMMUNES AUTO-ORGANISÉES ET AUTOGOUVERNÉES

Élinor OSTROM conclue en mettant l’accent sur les difficultés de l’appréhension par l’analyse quantitative des règles opérationnelles constatées de gouvernance des biens communs. Les modèles mathématiques bénéficient d’un a priori de robustesse dont, seuls, quelques exemples de réussites, même relevant de toutes les cultures mondiales et de toutes les époques, ne peuvent réfuter[6]. Cependant ses travaux mettent en évidence les moyens de réfutation des modèles quantitatifs : (1) « aucun des cas étudiés de réussite n’impliquait de régulation directe par une autorité centralisée. » ; (2) la réponse « seul moyen » puisée dans la théorie de l’État ou la théorie de la firme est invalide ; (3) manifestement des variables autres que quantitatives interviennent dans la gouvernance efficace des biens communs ; (4) « lorsque des individus sujets à des taux d’actualisation élevés et à un faible niveau de confiance mutuelle agissent indépendamment, sans capacité de communiquer pour s’engager en vertu d’accords contraignants et mettre au point des mécanismes de surveillance et d’application, il y a peu de chance qu’ils optent pour des stratégies bénéficiaires, sauf s’il se trouve que ces dernières correspondent à leur stratégie dominante. » ; (5)  les modèles quantitatifs opèrent un choix de variables du système : ils créent un cas particulier, pas un cas général, et ne peuvent prédire que dans le champ choisi ; (6) les modèles quantitatifs contraignent leurs utilisateurs à commettre des choix de paramètres afin de prédire l’avenir du système selon l’évolution d’une variable ; (7) les systèmes construits à partir de la maîtrise de variables déterminées conduisent les acteurs à agir uniquement sur ces variables (sans en évaluer le poids pour l’avenir du système) ; (8) mise en évidence de la capacité humaine à réviser en temps réel leurs décisions et en assumer les conséquences.   

LES PROBLÈMES DE LA MISE EN PLACE, DE L’ENGAGEMENT CRÉDIBLE ET DE LA SURVEILLANCE MUTUELLE

« Comment se fait-il que certains appropriateurs peuvent se munir de nouvelles règles, obtenir grâce à ces règles une conformité quasi volontaire et surveiller leur conformité mutuelle à ces règles tandis que d’autres n’y parviennent pas ? » La recherche d’OSTROM conclue en se prononçant nettement pour l’adoption des règles constitutionnelles mettant en place les principes 1 à 5 du tableau 5.2 du chapitre 5 : (1) limites claire, (2) règles concordantes, (3) arènes de choix collectifs, (4) surveillance, (5) sanctions graduelles : en fait, il s’agit d’accepter conditionnellement des règles qui s’appliqueront tant que tous les appropriateurs les respectent. Elles correspondent à ce que nous pouvons qualifier de règles « de bon voisinage » ; (avec le correctif que la seule sanction du mauvais voisinage est l’exclusion implicite de la communauté des voisins). Mais l’utilisation des biens communs comportent des avantages économiques statutaires à plusieurs termes, aucun ayant-droit ne peut être exclu de la communauté ; les règles que tous acceptent et respectent doivent donc être, à la fois plus subtiles (OSTROM parle d’institutions délicatement calibrées) et moins définitives que celles de voisinage ; et surtout elles doivent être explicitées. Elles reposent sur un contrat explicite[7] clair mais conditionnel qui exigent que tous sachent comment est respecté le contrat par tous les autres : suivant les caractéristiques de la ressource, la transparence sera plus ou moins facile à atteindre. L’autre difficulté tient aux caractéristiques de l’ensemble des ayants-droit : le contrat établit par les règles doit être tenable par chaque ayant-droit ; non seulement en principe mais aussi en fonction de la survenue de difficultés contingentes. L’objectif est de « faire réseau » afin d’améliore l’efficacité du système : Emile Durkheim parlait déjà de solidarité organique, en 1893[8]. (OSTROM fait état, dans sa recherche, de plusieurs cas où l’activité économique privé serait inefficace sans les ressources des biens communs.) Évidence logique : l’efficacité du fonctionnement en réseau dépend du nombre  et de la proximité des ayants-droit, de la valeur à court terme de la ressource partageable ; par contre, nous ne savons pas déterminer à coup sûr comment se combine les plus-values correspondantes aux économies d’échelle à celles résultant de la robuste de l’effet réseau sur la convergence des stratégies des ayants-droit ; pour le dire différemment : à partir de quel nombre d’ayants-droit l’économie d’échelle réduit l’efficacité de l’effet réseau ? OSTROM conclut : « Le succès dans la mise en place d’institutions de petite échelle initiale permet à un groupe d’individus de capitaliser sur le capital social ainsi créé pour s’attaquer à des problèmes de plus grande ampleur au moyen de dispositifs institutionnels plus complexes. » Une autre difficulté provient d’une intervention extérieure par la puissance publique afin de s’opposer à l’auto-organisation des appropriateurs de biens communs. OSTROM conclue en remarquant que l’intervention de la puissance publique est favorable lorsqu’elle aide les ayants-droit à s’auto-organiser, négative dans tous les autres cas d’interventions.  La troisième difficulté réside dans le fait de négliger les coûts d’information et de transaction. L’ensemble de ces difficultés met en évidence les singularités irréductibles de chaque système de biens communs. Dans ces conditions, OSTROM propose d’établir un cadre d’analyse institutionnelle plutôt que de rechercher le graal du modèle explicatif à 100%.

UN CADRE POUR L’ANALYSE DU CHOIX CONSTITUTIONNEL

Le raisonnement est construit à partir du constat que le processus de modification des choix constitutionnels est le même que celui de l’établissement d’une institution de gouvernance de biens communs correctement délimités. Les choix constitutionnels sont commis à partir de la connaissance des critères de choix individuels quantitatifs des acteurs du système de biens communs : (1) bénéfices escomptés, (2) coûts escomptés, (3) normes internalisées, (4) taux d’actualisation. Le choix de l’évolution s’effectue en réalité entre le maintien du statu quo et un ensemble alternatif de nouvelles règles que le débat entre acteurs jugera comme préférable (ou meilleure).

Ostrom établit que l’analyse institutionnelle aboutira à trois conditions : « (1) des mesures sommaires pertinentes existent pour chaque variable sommaire ; (2) les individus traduisent de manière complète et pertinente l’information dont ils disposent sur les coûts et bénéfices en bénéfices et coûts escomptés ; (3) les individus adoptent un comportement simple et direct plutôt que stratégique. ». Il faut tenir compte dans l’analyse que les coûts et bénéfice escomptés ne sont pas forcément monétaires. Plus, si la troisième condition est satisfaite, « une partie des comportements stratégiques présents dans tous les dilemmes sociaux disparaîtront ».

Évaluation des bénéfices

« Afin qu’un analyste puisse développer une mesure des bénéfices nets d’un ensemble de règles alternatives, il est nécessaire de répondre à des questions telles que : (1) quels seront les flux moyens prévus et les valeurs prévues pour les unités de ressource dans le cadre d’un ensemble de règles proposé par rapport au statu quo ? (2) Quel serait le degré de variabilité de flux de ressources ? (3) Quelles différences de qualité impliquerait l’ensemble de règles proposé ? (4) pendant combien de temps la ressource générerait des unités de ressources ? (4) les conflits seront-ils réduits, maintenus au même niveau ou augmenteront-ils ? »

Listage des variables situationnelles qui régissent le système de biens communs : « (1) nombre d’appropriateurs, (2) taille de la ressource commune, (3) variabilités temporelle et spatiale des unités de ressource, (4) état actuel de la ressource, (5) conditions du marché pour les unités de ressource, (6) quantité et types de conflits, (7) disponibilité des données sur les variables 1 à 6, (8) règles actuelles, (9) règles proposées.

Les individus doivent disposer d’une connaissance précise et juste de l’ensemble de ces variables afin d’accepter ou rejeter toute évolution institutionnelle.

Évaluation des coûts

Évaluation des coûts repose aussi sur des variables situationnelles : (1) nombre de décideurs, (2) hétérogénéité des intérêts, (3) règles utilisées pour changer les règles, (4) compétences et énergie active des leaders, (5) règles proposées, (6) stratégies passées des appropriateurs, (7) autonomie dans la modification des règles. Cependant, cette évaluation comporte des raccourcis : par exemple, si le coût évident dépasse le bénéfice évalué, le processus s’arrête là ; mais aussi des singularités propres : évolution séquentielle avec le choix des règles, choix des processus et institutions de contrôle, divergences d’intérêts entre types d’appropriateur, processus du partage des coûts, influence lourde de la contingence résultant de l’historique des règles, les règles de proscription exigent moins de contrôle, l’ambiguïté des règles est source de coûts cachés, etc... L’évaluation des coûts demande une expérience longue, beaucoup de connaissances et d’habileté.

Évaluation des normes partagées et autres opportunités.

Variables situationnelles : (1) les appropriateurs vivent à proximité de la ressource commune ; (2) les appropriateurs sont impliqués dans plusieurs situations ; (3) informations disponibles aux appropriateurs sur les opportunités existant ailleurs[9]. En pratique, l’analyse d’OSTROM met en évidence la nécessité sociale connue d’obtenir la convergence des stratégies individuelles en une stratégie commune  afin de développement local : toutes les relations de proximité la facilitent[10] ou la formatent.

Le processus de changement institutionnel.

« Il n’existe pas de variable unique, telle que le prix du marché, pouvant être utilisée en tant que fondement pour la réalisation de choix rationnels dans un environnement de ressources communes. » (p. 246) Ostrom analyse toutes les logiques repérées de prise de décisions au consensus dans un environnement de coûts et de bénéfices incertains à tous termes.

Prévoir le changement institutionnel.

À partir d’une situation théoriquement neutre pour le système de biens communs géographiquement isolé, Ostrom propose un ensemble de caractéristiques internes susceptibles de permettre l’émergence de règles de gouvernance efficaces par les ayants-droit :

1/         La plupart des appropriateurs partagent le jugement commun qu’ils subiront un préjudice s’ils n’adoptent pas une règle alternative.

2/         La plupart des appropriateurs seront affectés de manière similaire par les changements de règles proposés.

3/         La plupart des appropriateurs accordent une grande valeur à la continuation des activités liés à la ressource commune ; en d’autres termes, leurs taux d’actualisation sont faibles.

4/         Les appropriateurs sont confrontés à de faibles coûts d’information, de transformation et d’application.

5/         La plupart des appropriateurs partagent des normes généralisées de réciprocité et une confiance pouvant être utilisée comme capital social initial.

6/         Le groupe d’appropriateurs est relativement petit et stable. (page 250)

Partant de ce constat, il apparaît que les gouvernements nationaux ou locaux peuvent créer un environnement juridique qui favorise l’auto-organisation du système de biens communs (ou s’y oppose[11]).

 

UN DÉFI POUR LA RECHERCHE EN SCIENCES SOCIALES

Nous pouvons nous limiter à une des conclusions d’OSTROM : « Le piège intellectuel, si l’on se base exclusivement sur les modèles comme fondement de l’analyse des politiques, est, pour les chercheurs, de présumer qu’ils sont des observateurs omniscients capable de comprendre le fonctionnement des systèmes dynamiques en créant des descriptions stylisés de certains aspects de ces systèmes. Avec la fausse certitude d’une présumée omniscience, les scientifiques formulent au gouvernement des propositions qui leur semblent parfaitement légitimes, conçues à l’aide de leurs modèles, considérés comme des outils omnicompétents capables de rectifier les imperfections existant dans tous les cas de terrains. » (page 254) En pratique, les sciences sociales se confrontent à plusieurs difficultés : (1) le faible pouvoir des représentations mathématiques (les modèles) en ce qui concerne la prédictibilité de l’évolution et des « résultats » des systèmes sociaux complexes ; (2) le faible pouvoir du processus de contingence à expliquer la situation synchronique des systèmes sociaux complexes à un instant t ; (3) l’impuissance de la démarche scientifique à évaluer a priori l’influence du corpus juridique (des règles établies) sur l’évolution des systèmes sociaux complexes ; (4) comment prendre en compte dans les systèmes sociaux complexes les flux qui ne sont pas évaluables en argent : informations, savoir faire, réputation, énergie humaine engagée, etc.. ?

*

***

01/       Nous pouvons imaginer qu’il existe un seuil où l’importance d’un bien commun et le nombre de ses ayants-droit lui confèrent les caractéristiques d’un bien public. (Remarque incertaine dans la mesure où il existe un consensus pour qualifier les biens publics avec trois critères : (1) indivisibilité (comme la lumière du soleil), (2) non rivaux : la jouissance  par un n’affecte pas la possibilité de jouissance des autres, (3) intransférables : ils ne peuvent être aliénés à un particulier sans retour.)[12]

02/       Sur toutes leurs dimensions, les systèmes sociaux complexes vivent et évoluent par des événements unitaires à faible charge énergétique (postulat). Nous pouvons imaginer qu’il existe une représentation fractale des processus, (1) qui interviennent afin d’ouvrir l’avenir possible, (2) qui provoquent les mutations, des systèmes sociaux complexes ; donc une équation fractale qui permette de passer des capitaux sociaux, stratégies et implications individuels aux mêmes dimensions d’un système social complexe ; puis des institutions imbriquées.

03/       Nous savons, plus ou moins, que les informations de contrôle des systèmes biologiques représentent quelque chose de l’ordre de 80% au moins des informations internes du système mais nous n’en connaissons pas l’unité de coût. Il paraît probable qu’il s’agit d’un coût énergétique au vu des faibles rendements de la plupart de ces systèmes. En ce qui concerne, les systèmes sociaux complexes, il est certes possible de régler en monnaie le coût du contrôle mais (1) en parvenant très rapidement aux limites de son l’intérêt (2) sans comprendre comment fonctionnent les contrôles sociaux « basés » sur la réputation, l’information ou des temps de travail gratuit.

04/       Personne ne peut prédire si un choix rationnel sera plus « efficace » qu’un choix passionnel.

05        Il n’est pas certain que la maximalisation du bénéfice  (en logique d’entreprise privée) soit une démarche spécialement rationnelle. La logique dominante de la gouvernance de biens communs par ses ayants-droit repose plutôt sur le meilleur choix au consensus parmi tous les possibles.

06/       La recherche sur la gouvernance des biens communs fait émerger toutes les variables, qualitatives et quantitatives, qui influent sur, en général, les systèmes de réseaux sociaux complexes : les règles de gouvernance mises au point sur les biens communs sont forcément transférables, mutatis mutandis, aux biens publics et aux biens privés dans la mesure où leur objectif essentiel vise à faire converger en stratégie commune les stratégies individuelles de tous les acteurs du réseau.

07/       Ostrom conclue, à de nombreuses reprises, sur l’absolu nécessité d’une gouvernance auto organisée des biens communs : je conclurai aussi, comme praticien d’utilisation de biens communs et chercheur en possession des outils scientifiques nécessaires, qu’il existe peu de chance à ce qu’aboutisse la recherche sur la gouvernance des systèmes complexes de réseaux sociaux si les praticiens n’y participent pas à voix égales[13].

08/       Ce que nous savons sûrement sur les systèmes complexes est que, si complexes soient-ils, leurs dimensions se limitent à peu de variables, dites « variables structurelles » ;  limités à deux, trois ou quatre. À partir de trois variables structurelles, la représentation d’un système dynamique complexe relèvent de la théorie mathématiques du chaos : il devient plus simple de travailler sur l’attracteur convenable ; en émettant l’hypothèse que les règles constitutionnelles correctes remplirons cette fonction.

09/       Le poids des variables quantitatives dans les systèmes sociaux complexes ne permet certes pas de bâtir des modèles mathématiques un tant soit peu pertinent en prédiction de résultats ; il permet cependant toujours de vérifier « si ça passe ». Je proposerais de suivre l’évolution en volume de la rente « servie » par la ressource comme donnée synthétique qualifiant l’efficacité d’un système social complexe de biens communs.

10/       J’imagine que si OSTROM conduisait une recherche de même type sur les ateliers industriels (donc avec des occurrences beaucoup plus nombreuses et typées), elle obtiendrait des conclusions approximativement identiques à celles portant sur l’efficacité « création de richesses » d’une gouvernance singulière des biens communs.

11/       Le choix des variables est la difficulté essentielle que soulève la représentation mathématique par variables quantitatives des systèmes sociaux complexes. Par exemple, le nombre d’appropriateurs a certes une valeur quantitative mais il s’agit d’un paramètre assez fixe : il n’intervient pas dans les différentes solutions du modèle. Le modèle mathématique se bâtit sur l’a priori qu’un système social est dynamique lorsque sa gouvernance exige le contrôle ou la connaissance de la valeur à tout instant de ses variables structurelles.

12/       Nous ne pouvons dénier au chercheur institutionaliste : (1) de déterminer le nombre possible d’appropriateurs afin de conserver le volume de la rente servie par la ressource ; (2) de montrer que les variables qualitatives pèsent plus lourds que les variables quantitatives sur l’existence et l’avenir des systèmes « biens communs ».

13/       J’émettrais donc l’hypothèse que tout système social complexe est soumis à deux variables structurantes : (1) la somme des capitaux sociaux qu’y engagent les ayants-droit ; (2) la densité des relations symétriques entre les ayants-droit ; (3) une troisième variable (elle affecte le dynamisme du système) me paraît le volume de la rente disponible généré par le système[14]. Un tel choix de variable simplifie radicalement la gouvernance des biens communs.

14/          En cas de vérification de l’hypothèse, il apparaît que la comptabilité réglementaire ne peut donner une représentation à peu près opérationnelle du fonctionnement des systèmes sociaux complexes de biens communs : il devient nécessaire que le résultat de compte rendu comptable annuel de la gestion fasse apparaître le volume de la ressource et le volume de sa rente annuelle.

 



[1]          Élinor OSTROM Gouvernance des biens communs, De Boeck éditeur (juin 2010)

[2]          Cf Action collective et développement : Eric SABOURIN, Martine ANTONA (2003) : http://www.la-garde-guerin.fr/

[3]          J’entends par « variables structurelles » celles qui ne peuvent être décomposées.

[4]          Il paraît possible concevoir une comptabilité réglementaire du fonctionnement des institutions de gouvernance des biens communs axée sur la maintenance de la ressource : dissipation ou augmentation de la rente durant l’exercice.

[5]          Le temps caractéristique d’un système est la durée nécessaire afin qu’une faible variation des données originelles d’un système dynamique non linéaire soit multipliée par dix. Dans certains systèmes complexes, toutes les activités n’ont pas forcément le même temps caractéristique selon qu’ils mettent en œuvre des cycles de production à plus ou moins long terme.

[6]          La réfutabilité est une des caractéristiques essentielles de toute proposition scientifique.

[7]          Dans ma pratique d’utilisateur de biens sectionaux, je ne connais pas l’existence d’un seul contrat explicite entre les ayants-droit.

[8]          Emile DURKHEIM, De la division du travail social (1893)

[9]          Les lois d’orientation agricole de 1960 et 1962 ont été conçues afin de mettre un terme aux solidarités rurales existantes : elles organisèrent un processus où la consultation du conseiller agricole salarié par l’État apportait un bénéfice nettement plus important, sûr et facile que l’entraide entre voisins.

[10]         Rappelons les actions de naufrageurs pratiquées par des communautés de base afin de montrer que les convergences de proximités ne sont soumises à aucun critère de moralité.

[11]         Cas de la loi du 9 janvier 1985  sur les biens sectionaux en France.

[12]         Cf. Yan Moulier Boutang (2010) L’abeille et l’économiste, Carnet nord, p. 160

[13]         L’article de Garret Hardin (1968) « La tragédie des communs » est incompréhensible pour un praticien, ayant-droit intéressé de biens communs.

[14]         Il est possible de modifier la fourchette de  variabilité annuelle de la rente d’un bien commun immobilier non bâti en afforestant tout ou partie.

dimanche, septembre 25 2011

GOUVERNANCE DES BIENS COMMUNS ÉLINOR OSTROM CHAPITRE 5



NOTES DE LECTURE

Ces notes relèvent de la lecture de la traduction française en 2010 de la Gouvernance des biens communs d’Élinor OSTROM[i], prix Nobel d’économie 2009. Réalisons que l’œuvre originale date de 1990, donc qu’il pourra être reproché à cette analyse de ne pas tenir compte de l’évolution de la pensée depuis 20 ans[ii]. Clairement, ma vision des travaux d’OSTROM est influencé par mes propres recherches de géographe du développement local sur les biens communs de communauté villageoise en France, d’une part, et, d’autre part, comme ayant-droit et praticien de la gestion de biens communs non négligeables dans un département, la Lozère, où aucune exploitation rurale individuelle n’était économiquement viable sans une optimisation efficace des ressources apportés par les biens communs (biens de section) ; situation qui a perduré au moins jusqu’en 1962, date à laquelle l’État français s’est mis en tête qu’aucune croissance économique n’était possible sans une destruction préalable, par voies légales et réglementaires, des solidarités rurales dont les biens communs étaient la représentation la plus visible. L’issue de la guerre d’Algérie ne conduisit à aucune conscience politique sur le point de la spoliation, par l’État français, des tribus berbères de leurs biens communs ; quant au conflit de Nouvelle Calédonie, s’il a permis à Rocard d’offrir une réponse institutionnelle adaptée à la gestion des biens claniques kanaks, ce n’alla pas jusqu'à la prise de conscience nationale que la dérive de la classe politique sur les biens communs apporterait, mutatis mutandis, son lot de tempêtes destructrices du contrat social local en France. La partie la plus visible des recherches d’OSTROM (son prix le met en évidence) s’inscrit dans un corpus immense de recherches, menées aux EU sur le sujet, recherches qui n’avaient pas diffusées en Europe alors que nous étions des dizaines de praticiens et de chercheurs à ramer sur des questions auxquelles des réponses, plus ou moins complètes, existaient ailleurs.

Mises au point

(1) Le présent travail m’attire assez souvent des remarques sur la « productivité » des processus de mise en valeur des biens communs. Indépendamment du sens féérique fatal du mot (qui le vide de valeur sémantique sûre et de tout sens technique possible), prendre le bénéfice à très court terme comme grille d’analyse de l’efficacité économique de l’action humaine aboutit à éliminer du raisonnement global les processus à cycle plus long (ou plus court) que le cycle annuel. Tous ceux qui travaillent sur la notion de bien commun prennent rapidement conscience avoir à faire à des cycles longs, voire très long ; Elinor OSTROM le met en évidence dans sa démarche lorsqu’elle décortique la notion d’actualisation. Le principe d’actualisation paraît comme un ressort fondamental des règles de décision de l’action humaine  (je propose même l’existence d’une dialogie implicite actualisation/opportunisme dans toutes décisions). Tous ceux qui travaillèrent soit comme forestiers soit comme agriculteurs dans leur vie savent, dans leur OS (Operating System) personnel, que le moindre des gestes qu’ils accomplirent créait de la richesse, non seulement en produits (au compte de résultat) mais aussi en patrimoine (au bilan) ; plus : qu’en cycle long, la création de richesse s’affecte, plus naturellement et facilement, à la valorisation du patrimoine qu’à celle des produits.

(2) Lors de son intervention à Montpellier, le 20 juin 2011, OSTROM insiste sur l’existence de limites robustes de l’ensemble des appropriateurs ; à côté des limites de la ressource. 

(3) Je n’ai pas de retour « scientifique » sur la destruction par processus constitutionnels des institutions de biens communs au nom de la doxa sur la supériorité de la gestion privée sur toutes les autres (théorie de la firme) formes de gestion ; (exemples les zanjeras aux Philippines  ou le Plan d’Ajustement Structurel au Mexique). Il paraît nécessaire maintenant (1) de définir rigoureusement et robustement les caractéristiques de biens communs ; (2) d’essayer de nouvelles institutions susceptibles de prendre en charge les champs modernes de biens communs (comme les réseaux d’informations et de communications) en tenant compte des acquis des recherches d’Élinor OSTROM. 

 

ÉLINOR OSTROM

GOUVERNANCE DES BIENS COMMUNS (Chap. V)

 

5 ANALYSE DES DÉFAILLANCES ET VULNERABILITÉS INSTITUTIONNELLES

Élinor OSTROM propose d’examiner quelques gestions de biens communs existants afin de valider ou non l’analyse néo-institutionnelle. À partir du constat de la dissipation, de l’amélioration ou de la maintenance de la rente des biens communs dont bénéficient les appropriateurs. 

Deux pêcheries littorales turques confrontées à des problèmes de ressources communes permanents (Alanya)

La limite et les accès à la ressource ne sont pas clairement fixés, les arènes de choix collectifs, les mécanismes de règlement des conflits, les droits d’organisation sont faibles. Ce cas qui aboutit à une dissipation rapide de la rente.

Des nappes aquifères californiennes confrontées à des problèmes de ressources communes permanentes (Mojave). 

La limite et les accès à la ressource ne sont pas fixés. Dissipation régulière de la rente.

Une pêcherie sri-lankaise (Mawelle).

La limite et les accès à la ressource ne sont pas fixés. Dissipation de la rente

Projet de développement de système d’irrigation au Sri Lanka (Gal Oya, Kirindi Oya)

Ces systèmes d’irrigation furent mis en place par programmes internationaux et gestion étatique des institutions mises en place. Les différentes expériences montrent les échecs et les plus ou moins grandes réussites selon l’évolution de la gestion « étatique » vers celle par les irrigants. Ces cas mettent confirment la nécessité de la gestion de la ressource par l’ensemble des appropriateurs.

La fragilité des pêcheries littorales de Nouvelle-Écosse

Les appropriateurs ne disposent d’aucun droit à s’auto organiser.

LES LEÇONS À TIRER DE LA COMPARAISON DES CAS PRÉSENTÉS DANS CETTE ETUDE

Les règles constitutionnelles de gouvernance des biens communs apparaissent au fur et à mesure de l’avancée des travaux. Je propose de les formaliser clairement ici : 

1/ Limites et accès à la ressource clairement définis : L’importance de définir juridiquement les limites de la ressource va de pair avec la définition robuste des ayants-droit.

2/ Concordance des règles : les règles, quelque soit leur niveau, doivent tendre aux mêmes buts mais aussi contraindre les stratégies individuelles des différents appropriateurs et des différents groupes d’intérêts vers une stratégie commune. (Voir  au chapitre 2 l’analyse du système de règles constitutionnelles,  de règles de choix collectifs et de règles opérationnelles).

3/ Arènes de choix collectifs : organisation d’un lieu qui permette, en temps réel, d’élaborer et exécuter les choix collectifs.[iii]

4/ Surveillance du respect des règles : aucune règle ne vaut s’il n’existe pas un processus de surveillance de son respect ; dans le cas des biens communs, un processus le plus proche possible de l’automatisme. En matière de biens communs, il est nécessaire que le processus de surveillance ne consomme pas le gain de la gouvernance de l’institution.[iv]

5/ Sanctions graduelles : L’ensemble de la recherche a montré qu’une institution de biens communs se trouvait assez finement réguler par les intérêts réciproques récurrents de voisinage et que, dans la majorité des cas, un simple rappel mettait fin à un éventuel dysfonctionnement ; même en cas de situations exceptionnelles.

6/ Mécanisme de résolution des conflits : le mécanisme de résolution des conflits doit être, en même temps (1) peu coûteux ; (2) presqu’en temps réel.

7/ Droits d’ (auto) organisation reconnus : l’ensemble du travail d’OSTROM montre que les organisations efficaces de biens communs sont celles qui disposent des moyens de réagir au fur et à mesure de l’évolution des données sur la ressource et sur les appropriateurs.

8/ Unités imbriquées : Il existe plusieurs zones de recouvrement possible en matière de biens communs : (1) géographiques, (2) sur les ressources, (3) des sous-réseaux sociaux ou physiques, (4) types et compétences des institutions impliquées ; avec, dans tous les cas, des conflits potentiels sur les zones de recouvrements.

*

***

OSTROM met en évidence la robustesse des institutions qui établissent et maintiennent l’ensemble des règles dégagées par l’analyse néo-institutionnelle. Mais aussi le caractère pratiquement complémentaire de l’ensemble des règles détectées. L’échantillon est insuffisant pour permettre l’analyse de la suppression ou l’introduction une à une des règles détectées

Ces règles constitutionnelles permettent d’établir des institutions de gouvernance des biens communs efficaces mais aussi de pronostiquer l’avenir d’une institution créée ex nihilo ou modifiée. Il paraît probable (en tous les cas l’hypothèse devra être vérifiée) que les mêmes règles constitutionnelles de gouvernance appliquées aux autres modalités d’appropriation des biens et droits (en particulier biens privés ou biens publics) devraient grandement améliorer l’efficacité des institutions qui les gouvernent : États, collectivités locales, entreprises, mutuelles, coopératives, indivisions, associations, fondations, etc ... Une autre formalisation des droits individuels et collectifs garantis doit être adoptée.[v]

Nous pouvons nous mettre facilement d’accord sur l’efficacité de la gestion des biens communs à partir de quelques critères : (1) rente maintenue ou améliorée ; (2) valeur patrimoniale augmentée ; (3) coût de la gouvernance (nettement) inférieur aux produits ; (4) processus d’actualisation équitable à tous termes pour les ayants-droit.

En ce qui concerne la France, il suffit d’analyser la loi du 9 janvier 1985 avec la grille d’Élinor OSTROM pour conclure que, non seulement, cette loi n’avait aucune chance d’améliorer l’efficacité de la gestion de biens communs des villages, mais encore, qu’elle a détruit les dispositions du corpus légal et réglementaire en la matière qui permettaient cependant aux appropriateurs éclairés de tirer bénéfice de leurs biens communs en respectant les us et coutumes ancestraux. Afin de parfaire la logique française de gestion des biens communs, il conviendrait d’analyser, avec la même grille, des institutions comme les Associations  Syndicales Autorisées et les copropriétés.



[i]           Élinor OSTROM Gouvernance des biens communs, De Boeck éditeur (juin 2010)

[ii]          Cf Action collective et développement : Eric SABOURIN, Martine ANTONA (2003) : http://www.la-garde-guerin.fr/

[iii]          Ceux qui ont connus l’utilisation des biens communs par un troupeau de mouton « de village » garde en mémoire les difficultés journalières qui se réglaient «  au consensus » lors regroupement matinal du troupeau : bêtes malades, introduction de nouvelles bêtes, lieux du pacage, du chômage, règlement des frais à engager, etc …

[iv]          L’expérience du fonctionnement des coopérations villageoises montre que le principal levier du respect des règles repose sur un équilibre, plus ou moins implicite, des actes de coopération de voisinage et de leur enchaînement : on ne « rend » pas une journée de fauche à Noël !  OSTROM parle de « réputation ».

[v]          L’article 17 de la déclaration universelle des droits de l’homme (10 décembre 1948) proclame que toute personne, aussi bien seule qu’en collectivité,  a le droit à la propriété. Ce qui n’a pas empêché le FMI et la Banque Mondiale d’exiger du Mexique la suppression de ses biens communs par voie de modification constitutionnelle à l’occasion d’un Plan d’Aménagement Structurel.

jeudi, septembre 1 2011

GOUVERNANCE DES BIENS COMMUNS ÉLINOR OSTROM CHAPITRE 4

NOTES DE LECTURE

Ces notes relèvent de la lecture de la traduction française en 2010 de la Gouvernance des biens communs d’Élinor OSTROM[1], prix Nobel d’économie 2009. Réalisons que l’œuvre originale date de 1990, donc qu’il pourra être reproché à cette analyse de ne pas tenir compte de l’évolution de la pensée depuis 20 ans[2]. Clairement, ma vision des travaux d’OSTROM est influencé par mes propres recherches de géographe du développement local sur les biens communs de communauté villageoise en France, d’une part, et, d’autre part, comme ayant-droit et praticien de la gestion de biens communs non négligeables dans un département, la Lozère, où aucune exploitation rurale individuelle n’était économiquement viable sans une optimisation efficace des ressources apportés par les biens communs (biens de section) ; situation qui a perduré au moins jusqu’en 1962, date à laquelle l’État français s’est mis en tête qu’aucune croissance économique n’était possible sans une destruction préalable, par voies légales et réglementaires, des solidarités rurales dont les biens communs étaient la représentation la plus visible. L’issue de la guerre d’Algérie ne conduisit à aucune conscience politique sur le point de la spoliation, par l’État français, des tribus berbères de leurs biens communs ; quant au conflit de Nouvelle Calédonie, s’il a permis à Rocard d’offrir une réponse institutionnelle adaptée à la gestion des biens claniques kanaks, ce n’alla pas jusqu'à la prise de conscience nationale que la dérive de la classe politique sur les biens communs apporterait, mutatis mutandis, son lot de tempêtes destructrices du contrat social local en France. La partie la plus visible des recherches d’OSTROM (son prix le met en évidence) s’inscrit dans un corpus immense de recherches, menées aux EU sur le sujet, recherches qui n’avaient pas diffusées en Europe alors que nous étions des dizaines de praticiens et de chercheurs à ramer sur des questions auxquelles des réponses, plus ou moins complètes, existaient ailleurs.

Mises au point

(1) Le présent travail m’attire assez souvent des remarques sur la « productivité » des processus de mise en valeur des biens communs. Indépendamment du sens féérique fatal du mot (qui le vide de valeur sémantique sûre et de tout sens technique possible), prendre le bénéfice à très court terme comme grille d’analyse de l’efficacité économique de l’action humaine aboutit à éliminer du raisonnement global les processus à cycle plus long (ou plus court) que le cycle annuel. Tous ceux qui travaillent sur la notion de bien commun prennent rapidement conscience avoir à faire à des cycles longs, voire très long ; Elinor OSTROM le met en évidence dans sa démarche lorsqu’elle décortique la notion d’actualisation. Le principe d’actualisation paraît comme un ressort fondamental des règles de décision de l’action humaine  (je propose même l’existence d’une dialogie implicite actualisation/opportunisme dans toutes décisions). Tous ceux qui travaillèrent soit comme forestiers soit comme agriculteurs dans leur vie savent, dans leur OS (Operating System) personnel, que le moindre des gestes qu’ils accomplirent créait de la richesse, non seulement en produits (au compte de résultat) mais aussi en patrimoine (au bilan) ; plus : qu’en cycle long, la création de richesse s’affecte, plus naturellement et facilement, à la valorisation du patrimoine qu’à celle des produits.

(2) Lors de son intervention à Montpellier, le 20 juin 2011, OSTROM insiste sur l’existence de limites robustes de l’ensemble des appropriateurs ; à côté des limites de la ressource.  


 

ÉLINOR OSTROM

GOUVERNANCE DES BIENS COMMUNS (Chap. IV)

 

4 ANALYSE DES CHANGEMENTS INSTITUTIONNELS

Ostrom propose une application de la démarche néo-institutionnelle afin de déterminer si la croyance des utilisateurs en la création d’un gain collectif significatif lorsque la gouvernance de leur bien commun s’améliore par une institution, disons, plus efficace. En pratique, elle tire les enseignements des conflits nés de l’exploitation des nappes phréatiques (aquifères[3]) californiennes et de leur résolution ; de la mise en place en quelques décennies, de l’exploitation optimisée au bénéfice des appropriateurs d’une ressource ayant les caractéristiques d’un bien commun.

LA COURSE AU POMPAGE

La situation

Les aquifères représentent une ressource, héritée des âges géologiques et de la configuration géographique du territoire ; ressource (1) en principe, non appropriée à titre individuel ; (2) accessible à des conditions économiques relativement favorables en zone sèche comparée au captage d’un fleuve éloigné ou au stockage des précipitations ; (3) de bonne qualité, voire très bonne qualité ; (4) sans limites claires. Elle peut être détruite par (1) surexploitation et/ou (2) pollution. Les aquifères ont une valeur diachronique (flux potentiels : rendement durable) mais aussi, plus importante, synchronique (capacité de stockage de la ressource).

La logique du jeu des droits d’eau

Dans la loi californienne, les droits d’eau sur les aquifères appartiennent, (1) a priori, aux propriétaires des terres sus-jacentes qui l’exploitent pour leurs propres besoins ; (2) mais aussi aux appropriateurs qui utiliseraient l’eau extraite afin de « desservir des zones autres que les terres possédées par le producteur d’eau » ; avec une difficulté évidente : le plus rapide à exploiter tire facilement sur la part des propriétaires voisins des terres sus-jacentes. (3) Mais aussi, les compagnies d’eau, publiques ou privées, qui pouvaient s’emparer de l’eau excédentaire et acquérir des droits par voie de prescription (5 ans)[4]. En quelques décennies, la jurisprudence dégageait : (1) le concept « d’usage bénéficiaire » opposable aux propriétaires des terres sus-jacentes ; (2) de « part proportionnelle » opposable à tous les exploitants de l’aquifère.

Les difficultés rencontrées en matière de partage équitable des droits d’eau proviennent (1) de l’absence de limites claires permettant de qualifier les ayants-droit mais aussi la ressource ; (2) de principes généraux du droit inadaptés au caractère bien commun des aquifères, principes qui incitaient à « la course au pompage » ; (3) aux coûts exorbitants que rencontrait chaque ayant-droit voulant défendre ses droits ; en particulier afin de définir le rendement durable de l’aquifère.

LE JEU DE LA PROCÉDURE JUDICIAIRE

La réaction normale, dans un pays de droit, lorsque survient une difficulté relative à l’application in vivo, est de s’adresser à la justice afin d’établir les limites des droits individuels. OSTROM rend compte des différentes procédures menées sur les différents aquifères californiens, entre 1913 et 1962, qui durèrent des décennies. Dans tous les cas, aucune de procédures ne trouvèrent une issue judiciaire acceptable par toutes les parties ; entre temps, un lent travail de négociation entre les différents ayants-droit se mit en place et aboutit d’abord à un accord validé par la justice, dans le cas de l’aquifère Raymond, en 1944. Accord qui devait servir de modèle méthodologique afin de sortir des procédures judiciaires par la négociation.

En ce qui concerne les recherches d’Élinor OSTROM sur la gouvernance de biens communs, l’analyse du jeu de la procédure judiciaire mettait en évidence des conclusions essentielles : (1) l’émergence d’une théorie des biens communs originale entre la théorie de la firme et la théorie de l’État ; (2) l’inefficacité du corpus juridique existant à régler équitablement les conflits de gestion des biens communs ; (3) l’importance primordiale pour les ayants-droit de biens communs de connaître les limites robustes de la ressource et des détenteurs de droits ; (4) dans de telles conditions, le coût exorbitant des procédures judiciaires par rapport aux gains potentiels d’une répartition équitable de la ressource[5] entre ayants-droit ; (5) la nécessité à ce que la gouvernance de l’institution soit assurée par l’ensemble des appropriateurs ; (6) la mise en place d’un contrôle peu coûteux de l’exécution correcte du contrat validé par la justice ; (7) acquisition et diffusion de la meilleure information possible parmi les participants.

LE JEU DE L’ENTREPRENEURIAT

« Dans la foulée de la signature de l’accord provisoire de l’aquifère de la Côte  Ouest, et avant le lancement de la procédure de l’aquifère central, les producteurs de la nappe ouest reconnurent que la procédure judiciaire ne constituait pas un moyen suffisant pour réaliser la régulation à long terme de leur nappe phréatique. Ils entreprirent des démarches qui menèrent, cinq ans plus tard, à la création d’une nouvelle entreprise publique. » (page 156)

La procédure judiciaire avait laissé plusieurs difficultés entières : (1) la limitation du prélèvement au rendement durable ; (2) l’intrusion d’eau saline dans les aquifères ; (3) la gestion coordonnée des aquifères naturellement interactifs entre eux. Leur résolution amenèrent les ayants-droit à envisager la création d’une entreprise ad hoc qui, afin de tenir compte des qualifications de la ressource, devait disposer de certaines prérogatives de puissance publique. La forme juridique des entreprises publiques compétentes s’appelle « District » en droit californien ; (nous n’avons pas trouvé de définition juridique stricte de « district »[6]).

Dans la constitution californienne, il est possible aux citoyens de faire évoluer la loi de l’État à condition de construire un consensus entre la représentation nationale et les demandeurs. La discussion pour l’élaboration de cette législation porta sur deux points : (1) l’accélération des décisions arbitrales relatives aux aquifères ; (2) l’autorisation d’un nouveau type de district habilité à assurer d’importantes responsabilité dans les activités de réapprovisionnement  … principalement financées par une « taxe de pompage » ou une cotisation sur la production d’eau souterraine (p.158) … Le processus législatif engagé devait aboutir à la création de « district de régénération » en Californie ; il autorisait les citoyens de Californie du Sud à créer un nouveau district s’ils (1) obtenaient la signature d’au moins  10% des électeurs enregistrés résidant dans les limites du district proposé ; (2) proposaient des limites spécifiques au pouvoir de taxation du nouveau district ;(3) recevaient la confirmation du département des ressources en eau que la zone correspondant aux délimitations du district en serait avantagée ; (4) recevaient une majorité de vote positifs lors d’une élection spéciale portant sur la création dudit nouveau district (p.158). Ce processus constitutionnel (acception cf chap. 2, page 70) posait les questions élémentaires à résoudre : (1) source d’eau à utiliser pour la barrière ; (2) limites exactes du nouveau district ; (3) tracé des frontières électorales internes ; (4) étendu du pouvoir de taxation (page159).

L’aquifère de la Côte Ouest est confronté à une difficulté supplémentaire : ses interactions avec l’aquifère central posait la question  « district incluant les deux aquifère ou non ? » ; qui fut résolue par un accord  sur le constat que les bénéfices d’un plus grand district l’emporteraient sur les coûts (p. 161).

Le jeu de l’entreprise publique polycentrique

L’analyse du processus d’appropriation du produit des aquifères en Californie du Sud fait apparaître un ensemble de choix institutionnels qui aboutissent à ce qu’Élinor OSTROM nomme « entreprise publique polycentrique » : un certain nombre de structures qui, par règles opérationnelles, coopèrent entre elles afin que les appropriateurs de la ressource finale y aient accès équitablement et à un prix économiquement acceptable : associations d’ayants-droit, districts de régénération d’aquifères,  autres districts maîtrisant l’approvisionnement en eau ou la régulation des débits des rivières, sociétés privés des distributions ou autres, maître de l’eau, etc … ensemble de structures qui disposent de moyens de régulation les unes sur les autres.

L’ANALYSE DE LA MISE EN ŒUVRE INSTITUTIONNELLE

OSTROM décrit la démarche opérationnelle mise au point entre les ayants-droit des aquifères californiens et l’État californien afin de sortir des dilemmes posés par de telles situations dans un tel environnement. Elle utilise les processus dits « néo-institutionnalistes » des chercheurs politologues américains. Sept réponses (sans hiérarchie) émergent :

1/ Nécessité d’une législation ad hoc ;

2/ Prise en charge par l’État des frais judiciaires relatifs à la reconnaissance de l’étendue des droits individuels des ayants-droit ;

3/ Fixation d’une limite robuste aux ayants-droit et à l’étendue de la ressource ;

4/ Création d’une structure de gouvernance disposant de prérogatives de puissance publique (qui ressemble (le plus) aux associations syndicales autorisées du droit français).

5/ Gouvernance par les ayants-droit de l’entreprise publique.

6/ Contrôle (léger) de l’application du contrat : (dans ce cas « maître de l’eau »)

7/ Importance d’une information complète, sincère, véritable, accessible facilement à tous les acteurs. 

 

Le changement institutionnel incrémentiel, séquentiel et autotransformant dans un régime politique facilitant.

Il est relativement facile (en Californie), pour un groupe d’individus, d’introduire une nouvelle législation organique autorisant un nouveau type de district spécial, mais il est rare que les législateurs soutiennent une telle proposition de législation s’il existe une opposition importante au niveau de l’État. (p. 169)(Rappelons que la Californie est le plus important des États Unis et du même ordre de grandeur que la France). Remarque essentielle dans la pensée d’Ostrom et pour les politologues néo-institutionalistes (qui rejoint la réflexion[7] de Thierry GAUDIN). La démarche débute par la création d’un forum de discussion qui a permis l’acquisition d’informations sur les difficultés rencontrées et leur partage. Les trois termes qualifiant le processus me paraissent aussi importants et méritent une définition sémantiquement opérationnelle dans le raisonnement : (1) Incrémentiel : processus dans lequel l’accroissement de l’information commune est organisée et acquise[8] par tous. (2) Séquentiel : processus qui ordonne une suite d’opérations ; dans le cadre de cette recherche, une suite d’acquisitions d’informations, de connaissances communes et de moyens. (3) Autotransformant : Sémantique claire. Le processus d’autotransformation des institutions a été formalisé par Thierry GAUDIN : « Elles (les institutions) sont donc au centre de l’analyse, d’autant que, en s’analysant elles-mêmes, elles se transforment . ». (4) Régime politique facilitant : Élinor OSTROM précise le rôle essentiel de toutes les dimensions de l’environnement dans ce processus (mais aussi, quel que soit le processus) en mettant l’accent sur l’environnement politique, dans ce cas d’espèce.

La reformulation de l’analyse du changement institutionnel.

Une étape importante consiste à supposer que toutes les situations récurrentes sont façonnées par un ensemble de règles institutionnelles, celles-ci étant des instructions qui interdisent, exigent ou permettent certaines actions et certains résultats. Une instruction doit comprendre un des trois opérateurs déontiques[9] (interdire, exiger, permettre) pour être considérée comme une règle. Les trois opérateurs déontiques sont utilisés dans cette définition des règles. (p 170). En conclusion, OSTROM fait apparaître en analysant les réponses institutionnelles relatives aux difficultés nées de l’appropriation d’une ressource commune que la création d’un tel système de gouvernance obéit aux mêmes processus que celui de l’évolution d’un système existant vers un système plus efficace.



[1]          Élinor OSTROM Gouvernance des biens communs, De Boeck éditeur (juin 2010)

[2]          Cf Action collective et développement : Eric SABOURIN, Martine ANTONA (2003) : http://www.la-garde-guerin.fr/

[3]          Aquifères a un sens plus général que « nappe phréatique »

[4]          En France, en matière de biens immobiliers, la prescription y est trentenaire ; plus, durant très longtemps, les droits d’eau y furent classés « imprescriptibles » ; actuellement, la notion d’intérêt public de la ressource domine mais restent imprescriptibles les droits d’eau prouvés avant la Révolution de 1789.

[5]          Dans tous les cas analysés, la répartition équitable de la ressource aboutissait à une perte pour chacun des appropriateurs puisque les difficultés reposaient sur la surexploitation des aquifères.

[6]          Il me semble plus expédient, pour la clarté de l’exposé, de raisonner avec le sens sémantique anglo-saxon de « territoire sur lequel s’exercent les compétences de son gouvernorat.»

[7]          « Car ce ne sont pas les obstacles techniques qui empêchent les projets des hommes, mais le comportement des institutions, entreprises, administrations, association ou autres. Celles-ci sont des êtres vivants, ont leur propre vision du monde : elles habitent l’humanité, mais échappent à la volonté des humains. Elles sont donc au centre de l’analyse, d’autant que, en s’analysant elles-mêmes, elles se transforment »  Thierry GAUDIN, L’écoute des silences  1979.

[8]          Je proposerais, comme synonyme, le terme de « syncrétique » afin d’englober les aspects logique et qualitatifs du processus. 

[9]          Déontique : ce qui faut faire.

lundi, juin 13 2011

GOUVERNANCE DES BIENS COMMUNS ÉLINOR OSTROM CHAPITRE 3

NOTES DE LECTURE

Ces notes relèvent de la lecture de la traduction française en 2010 de la Gouvernance des biens communs d’Élinor OSTROM[1], prix Nobel d’économie 2009. Réalisons que l’œuvre originale date de 1990, donc qu’il pourra être reproché à cette analyse de ne pas tenir compte de l’évolution de la pensée depuis 20 ans[2]. Clairement, ma vision des travaux d’OSTROM est influencé par mes propres recherches de géographe du développement local sur les biens communs de communauté villageoise en France, d’une part, et, d’autre part, comme ayant-droit et praticien de la gestion de biens communs non négligeables dans un département, la Lozère, où aucune exploitation rurale individuelle n’était économiquement viable sans une optimisation efficace des ressources apportés par les bien communs ; situation qui a perduré au moins jusqu’en 1962, date à laquelle l’État français s’est mis en tête qu’aucune croissance économique n’était possible sans une destruction préalable, par voies légales et réglementaires, des solidarités rurales dont les biens communs étaient la représentation la plus visible. L’issue de la guerre d’Algérie n’a conduit à aucune conscience politique sur le point de la spoliation, par l’État français, des tribus berbères de leurs biens communs ; quant au conflit de Nouvelle Calédonie, s’il a permis à Rocard d’offrir une réponse institutionnelle adaptée à la gestion des biens claniques kanaks, ce n’alla pas jusqu'à la prise de conscience nationale que la dérive de la classe politique sur les biens communs apporterait, mutatis mutandis, son lot de tempêtes destructrices du contrat social local en France. La partie la plus visible des recherches d’OSTROM (son prix le met en évidence) s’inscrit dans un corpus immense de recherches, menées aux EU sur le sujet, recherches qui n’avaient pas diffusées en Europe alors que nous étions des dizaines de praticiens et de chercheurs à ramer sur des questions auxquelles des réponses, plus ou moins complètes, existaient ailleurs.

Mises au point

(1) Le présent travail m’attire assez souvent des remarques sur la « productivité » des processus de mise en valeur des biens communs. Indépendamment du sens féérique fatal du mot (qui le vide de valeur sémantique sûre et de tout sens technique possible), prendre le bénéfice à très court terme comme grille d’analyse de l’efficacité économique de l’action humaine aboutit à éliminer du raisonnement global les processus à cycle plus long (ou plus court) que le cycle annuel. Tous ceux qui travaillent sur la notion de bien commun prennent rapidement conscience avoir à faire à des cycles longs, voire très longs ; Elinor OSTROM le met en évidence dans sa démarche lorsqu’elle décortique la notion d’actualisation. Le principe d’actualisation paraît comme un ressort fondamental des règles de décision de l’action humaine  (je propose même l’existence d’une dialogie implicite actualisation/opportunisme dans toutes décisions). Tous ceux qui travaillèrent soit comme forestiers soit comme agriculteurs dans leur vie savent, dans leur OS (Operating System) personnel, que le moindre des gestes qu’ils accomplirent créait de la richesse, non seulement en produits (au compte de résultat) mais aussi en patrimoine (au bilan) ; plus : qu’en cycle long, la création de richesse s’affecte, plus naturellement et facilement, à la valorisation du patrimoine qu’à celle des produits.

(2) Dans son intervention à Montpellier, le 20 juin 2011, OSTROM a insisté sur la définition robuste des limites de l'ensemble des appropriateurs ; à côté des limites de la ressource.

 

 

ÉLINOR OSTROM (Chap III)

 

3 ANALYSE DE SYSTÈME DE RESSOURCES COMMUNES DURABLES AUTO-ORGANISÉS ET AUTOGOUVERNÉS

Ostrom propose de déterminer les questions clés des systèmes de gestion de biens communs. A partir des situations de terrains sur deux critères : (1) mise en place par les appropriateurs eux-mêmes des règles et de leur respect ; (2) perdurabilité des systèmes mis en place (100 à 1000 ans). Elle émet l’hypothèse que ces systèmes perdurent par une gestion adaptée des règles opérationnelles qu’ils adoptèrent à l’expérience ; il paraît improbable que de tels systèmes aient trouvé dès l’origine (1) le bon ensemble des règles ; (2) le bon processus d’adaptabilité à un environnement variable (guerres, catastrophe, météorologie, épidémies, etc …). Elle les qualifie de robuste et en situation d’équilibre institutionnel[3].

Mais aussi que, dans des environnement caractérisés par des niveaux d’incertitude élevés, il lui paraît nécessaires de rechercher la spécificité pertinente qui qualifierait les biens communs mis en œuvre : « Je n’affirme pas que les institutions mises en œuvre dans ces situations sont optimales. En fait, étant donné les importants niveaux d’incertitude et la difficulté de mesurer les bénéfices et les coûts, il serait extrêmement difficile d’obtenir une mesure éloquente de l’optimalité

« Cependant, je n’hésite pas à qualifier ces institutions de succès. »    

Les prouesses réalisées par les systèmes perdurables ne furent jamais égalées par les systèmes d’irrigation mise en place dans le monde depuis 25 ans : il faudra examiner si l’analyse des systèmes infructueux valide les principes apparus des système fructueux.

L’analyse devrait permettre (1) d’éprouver la supériorité présumée de la propriété privée sur la propriété commune dans les cas de biens caractérisés par un équilibre précaire et délicat. Les économistes admettent, d’une part, qu’il est techniquement impossible de créer des droits de propriétés sur des ressources fugitives mais, d’autre part, que la propriété commune est vouées soit à la destruction, soit à des coûts de négociations excessifs ; (2) de savoir si les principes de conception apparus permettront d’apporter réponses aux difficultés de gestion des biens communs dans le tiers-monde.

(La thèse d’OSTROM fait apparaître, au praticien français de la gestion de biens communs des collectivités villageoises (bien sectionaux), par ailleurs spécialiste des systèmes géographiques locaux, deux nouveaux champs d’étude : (1) l’inadaptation de la loi française de plus en plus flagrante à une gestion efficace des biens communs à caractère immobilier ; que ce soit celle du 10 juin 1793, l’ordonnance d’avril 1946 ou la loi catastrophique du 9 janvier 1985. La loi du 21 juin 1865 sur les associations syndicales n’a pas modifié le pronostic sur la prise en charge par les acteurs locaux de leurs affaires parce que peu généraliste ; (2) les données qui ne pouvaient qu’échapper aux politologues américains néoinstitutionnalistes :

·               L’appropriation immobilière aux EU s’inscrit d’emblée dans un processus d’accès à la propriété privée alors que, sur le plan mondial, l’appropriation commune à partir de la notion de « territoire tribal ou clanique » reste dominante. La mise en place tardive dans l’histoire de l’humanité de la notion de propriété privée part de deux pôles : Rome et la Chine, avec des évolutions différentes.

·               Nous pouvons affirmer aujourd’hui que, en Europe, les biens communs des collectivités villageoises constituent le résidu de l’appropriation privée du territoire au fur et à mesure de la diffusion de la population en des lieux de plus en plus périphériques.

·               Deux logiques dominent cette appropriation privée : (1) la ressource est le volume du sol vivant utile[4], pas la surface du territoire ; (2) avec, comme corollaire, la distance de la  terre appropriée au tas de fumier, donc au lieu d’implantation résidentiel. En pratique, toute collectivité villageoise est contrainte de trouver les bons équilibres entre la consommation et la production des stocks de sol et de bois[5], d’une part, et d’autre part, le coût en temps et travail généré par la cueillette et l’apport au centre des ressources périphériques.   

·               L’appropriation (vers la propriété privée) aux EU est, dés l’origine, dominé par le principe de liberté alors que, tout spécialement en France depuis 1789, en matière d’appropriation, c’est le principe d’égalité devant la loi qui domine.

·                Sur le plan institutionnel, en France, le pouvoir central, à partir de Charles IX[6], s’établit comme « protecteur » des biens communs des collectivités villageoises. La situation devient particulièrement nette à partir de l’ordonnance sur les eaux et forêts du mois d’août 1669 (Louis XIV) lorsque l’administration royale considère que les forêts des collectivités villageoises participent à la stratégie royale pour une marine militaire au service de la politique du roi. L’Angleterre va choisir une tout autre voie avec l’appropriation individuelle des biens communs des paroisses par le processus des enclosures.

·               Pour avoir assisté aux prises de décision (de la collectivité) journalières au consensus (ce qu’OSTROM nomme « les arènes locales ») afin de régler les difficultés apparues dans la gestion de biens communs, je peux affirmer qu’elles sont très formatées « par la contrainte ».

Ces quelques remarques visent à préciser la thèse d’OSTROM ; pas à la contester : le rééquilibrage entre bénéfices social et économique sous l’effet des contraintes nées des aléas paraît un des moteurs puissants de l’efficacité au jour le jour de la gestion des biens communs.)[7]    

Tenures communales dans les prairies et forêts de haute montagne :

OSTROM, au vu de précédentes études, caractérise les biens communs selon leur type : (1) prairie alpine, (2) forêts, (3) terres incultes, (4) systèmes d’irrigation, (5) chemin d’accès ; et suivant l’incertitude de leur productivité[8] économique annuelle : (1) la valeur de la production par unité de terre est faible ; (2) la fréquence et la fiabilité de l’utilisation ou du rendement sont faibles ; (3) la marge d’amélioration ou d’intensification est faible, (4) un vaste territoire est nécessaire pour une utilisation effective ; (5) des groupes relativement importants sont nécessaires pour les activités d’investissement de capital. Le croisement fait apparaître d’autres notions : (1) les biens communs par destination comme les chemins ; (2) les biens communs par organisation comme les systèmes d’irrigation ; (3) les biens communs par choix au consensus d’efficacité économique comme les forêts, les pâturages ou les terres incultes.

Trois processus apparaissent et étayent la thèse : (1) la gestion depuis l’origine des biens communs par les appropriateurs de la collectivité villageoise ; (2) les systèmes qui perdurent sont plutôt à logique d’exclusion[9] ; (3) les essais de privatisation de biens communs révèlent une perte d’efficacité économique par rapport à la mise en valeur commune. (« .. Les clôtures de champs ouverts au dix-huitième siècle redistribuèrent les revenus agricoles existants, au lieu d’accroître le revenu total grâce à une amélioration de l’efficacité … » (R.C. ALLEN 1982)) ou Margaret McKean 1982 : «  .. N’a pas rencontré d’exemple de communaux ayant été victimes de destruction écologique alors qu’il s’agissait toujours de communaux ... ». Cas de (1) Torbel Suisse, (2) Villages de Hirano, Nagaike et Yamanaka, Japon.

Institutions des systèmes d’irrigation de huertas

Nous passons dans du plus complexe : (1) les systèmes d’irrigation relève de la création par entreprise humaine ; (2) dans le cas de l’Espagne du sud, ces systèmes furent créés par le pouvoir arabe (il s’agit de techniques mises au point par les civilisation qui se succédèrent, au Moyen Orient, pendant trois mille ans), probablement dans les années 830-850 ; (3) existe un conflit de logique entre l’appropriation issue du droit musulman[10] et celle issue du droit romain ; (4) pour faire simple, en Espagne la reconsquita a été « financée » par l’attribution de biens communs aux collectivités villageoises[11] rentrant dans le giron des royaumes catholiques ; (5) le génie espagnol est d’avoir accepté que les systèmes d’irrigation soit administré exclusivement par les appropriateurs de terres irriguées ; (6) nous remarquons, sur ces exemples, que le processus de reconquista a concurrencé l’autre processus européen de gouvernance qui s’est développé à la même époque : la féodalité ; (7) il s’agit de communautés d’appropriateurs importantes, comprises entre 20 000 (Valence) agriculteurs et 2 500 (Alicante).

Ostrom met en évidence, par ces exemples de systèmes économiques et sociaux très complexes reposant sur des ressources incertaines, l’efficacité potentielle de la gestion des biens communs à long terme. Nous savons, de mieux en mieux, que le territoire, quelles que soient les données climatiques, livrés à lui-même, stocke de l’énergie et crée du sol ; donc, en terme comptable, augmente continûment l’actif territorial (le patrimoine). Les exemples des huertas espagnoles montrent que la gestion commune par ses appropriateurs d’une ressource incertaine avec comme objectif sa répartition équitable entre eux peut optimiser la valeur des flux produits au centre ; nous découvrons, à nouveau, le modèle justificatif des biens communs[12] : accumuler au centre (dans le cas des huertas, les parcelles jardinées en propriété privée) les ressources incertaines disséminées à la périphérie, processus qui aboutit à une amélioration du revenu total, à une augmentation de création de valeur dans tous les cas de figures. Tous les chercheurs qui ont analysé ces systèmes concluent à une efficacité et une durabilité remarquables malgré les aléas politiques qu’ils subirent durant douze siècles.  Cas de (1) Valence, (2)  Murcie et Orihuela, (3) Alicante

Communautés d’irrigation des zanjeras aux Philippines

Les systèmes de zanjeras[13], parmi les biens communs, intéressent à plusieurs titres : (1) importance des caractéristiques dynamiques ; (2) dimension patrimoniale réduite avec un taux de rotation des appropriateurs singuliers ; (3) cycle de gestion du système d’irrigation annuel ; (4) systèmes rudimentaires avec engagement intensif  de main-d’œuvre ; (5) ils partagent des droit d’usage de terres, des droits d’irrigation, de connaissances et savoir-faire techniques ; (6) les droits de propriété sur la terre sont antérieurs (ou concomitants) à la création du syndicat ; (7) la logique du contrat repose sur la mise à disposition de la terre et de la totalité des fruits contre un entretien total du système d’irrigation et son efficacité. Les appropriateurs des droits d’irrigation peuvent être des propriétaires privés, des locataires de biens privés ou des locataires des biens de la zanjeras. Les biens propres de la zanjeras sont partagés en parts sociales (atar) équivalentes comportant tous une parcelle d’amont, une parcelle d’aval et une parcelle intermédiaire à exploiter.

OSTROM remarque que les ingénieurs ne trouvent pas optimum l’utilisation de l’eau par les zanjeras ; tandis que les appropriateurs se disent satisfait du fonctionnement mais trouvent lourdes les difficultés liées aux dégâts infligés chaque année au barrage.

(Pour le géographe du développement local, les zanjeras représentent une évolution des systèmes géographiques locaux singulière : (1) notre planète a vu se développer, au cours de l’histoire des hommes, deux pôles de la propriété privée : la Chine et Rome (l’Europe) ; (2) les Philippines se situent aux confins de la civilisation chinoise ; (3) l’Espagne affirme des droits politiques sur les Philippines en 1565 ; (4) en pratique, l’appropriation du territoire aux Philippines a été conduite par les ordres religieux catholiques ; nous (je) n’en connaissons pas les modalités pratiques et l’histoire ; (5) les zanjeras paraissent avoir continué à prospérer sous la tutelle EU (1898) ; (6) en général, les biens communs représentent le résidu non approprié ou non appropriables du territoires. Les zanjeras sont un exemple de biens communs créés ex nihilo[14] ; ils ouvrent un champ institutionnel remarquable. L’obligation de ces institutions de se transformer en entreprises privées paraît conforme aux doctrines néolibérales dominantes.)

Similitudes entre les institutions de ressources communes durables et auto-organisées.

« Malgré toutes les différences entre les situations de ressources communes … toutes partagent des similitudes fondamentales… Par contraste avec l’incertitude intrinsèque à ces environnements, les populations de ces endroits ont fait montre de stabilité durant de longues périodes de temps …  Au lieu de me pencher sur des règles spécifiques, j’examine un ensemble de sept principes qui caractérisent toutes ces institutions solides de ressources communes, plus un huitième principe, utilisé dans les cas plus complexe et de plus grande échelle… Par « principe de conception », j’entends un élément ou une condition essentielle … » Tableau 3.1

1/ Des limites clairement définies

« (1) Les individus ou ménages possédant des droits de prélever des unités d’une ressource commune doivent être clairement définis, ainsi que (2) les limites de la ressource commune en tant que telle. »

2/ Concordance entre les règles d’appropriation  et de fourniture et les conditions locales.

« Les règles qui restreignent, en terme de temps, d’espace, de technologie et/ou de quantité d’appropriation des unités de ressource sont liées aux conditions locales et aux obligations en termes de main d’œuvre, de matériels et/ou d’argent. »

3/ Des dispositifs de choix collectif

« La plupart des individus concernés par des règles opérationnelles peuvent participer à la modification des règles opérationnelles. »

4/ La surveillance

« Les surveillants, qui examinent les conditions de la ressource commune et le comportement des appropriateurs, rendent compte aux appropriateurs ou sont des appropriateurs eux-mêmes. »

5/ Des sanctions graduelles

« Les appropriateurs qui transgressent les règles s’exposent à des sanctions graduelles (en fonction de la gravité et du contexte de l’infraction) par les autres appropriateurs et/ou par les agents travaillant pour le compte des appropriateurs. »

6/ Mécanismes de résolution des conflits

« Les appropriateurs et leurs représentants disposent d’un accès rapide à des arènes locales bon marché pour résoudre les conflits entre appropriateurs ou entre les appropriateurs et leurs représentants ou agents. »

7/ Reconnaissance minimale des droits d’organisation

« Les droits des appropriateurs d’élaborer leurs propres institutions ne sont pas remis en cause par les autorités gouvernementales externes. »

8/ Entreprises imbriquées

« Les activités d’appropriation, de fourniture, de surveillance, d’application des règles, de résolution des conflits et de gouvernance sont organisées par de multiples niveaux d’entreprises imbriquées. »

Les « principes de conception » d’Élinor OSTROM, pour un observateur attentif des systèmes géographiques locaux, par ailleurs praticien de biens communs importants, peuvent être reconnus comme robustes et bien hiérarchisés. Pour le 8ème principe, remarquons que, déjà, toute activité paysanne « fait système », avec plusieurs « ateliers » en série ou en parallèle, réalisés dans le cadre d’une institution juridiquement et économiquement floue : la famille. L’hypothèse que la culture paysanne de lointaine origine porte des principes de coopération relativement universels, lorsqu’il s’agit de cas de relations vécues comme forcément de longue durée ; une telle hypothèse doit être vérifiée dans le cas de la création ou d’existence de biens communs.

OSTROM remarque cependant : « Je ne pense pas qu’il soit possible de déterminer des principes nécessaires et suffisants pour les institutions durables, étant donné que faire fonctionner des institutions requiert une volonté fondamentale de la part des individus impliqués ».  En clair, la grille d’analyse des principes de conception permet de pronostiquer la durabilité potentielle d’une institution, pas de garantir son efficacité.

Aujourd’hui, la démarche néo-institutionaliste d’OSTROM fait émerger (1) quantité de biens potentiellement communs, par exemple, la connaissance, le savoir-faire, le contenu des génomes dans l’environnement technique existant ; (2) et un processus potentiellement très efficace de les gouverner. S’ouvre deux champs de recherche importants : (1) qualifier et délimiter les biens communs ; (2) en établir les règles de gouvernance et d’appropriation générales afin de créer, ex nihilo, de nouvelles institutions créatrices de valeurs économique et sociale pour tous. Je donnerais l’exemple, en France, du processus de création d’Assemblées[15] en Haute-Loire et haute Ardèche au 19ème siècle et aussi, celui de la loi du 21 juin 1865 créant les associations syndicales.

Enfin, apparaît un nouveau territoire où les droits de l’homme méritent d’être définis afin de dégager une nouvelle dimension du développement. (Cf la démarche EU sur les droits individuels aux télécommunications et à internet.)[16]

   



[1]          Élinor OSTROM Gouvernance des biens communs, De Boeck éditeur (juin 2010)

[2]        Cf Action collective et développement : Eric SABOURIN, Martine ANTONA (2003) : http://www.la-garde-guerin.fr/

[3]          Joseph STIGLITZ propose la notion d’équilibre entre les bénéfices économiques et les bénéfices sociaux (Le triomphe de la cupidité 2011)

[4]          Les forêts représentent les systèmes de production de sol les plus efficaces que nous connaissons ; en Cévennes, la culture du châtaignier, l’arbre le plus productif en création de sol de nos climats, le met en évidence à l’échelle d’une génération. Sur les Causses secs (création de sol par les résineux) le cycle de production/destruction de sol serait de l’ordre de 500 ans.  

[5]          Dans les hautes terres fertiles (planèzes volcaniques), nous voyons se mettre en place un processus de boisement commun à la maille village (hameau) à partir d’un épisode historique local où le bois énergie pour l’usage domestique a fait défaut.

[6]          Roi de France de 1560 à 1574, ordonnance de ( ?) 1572.

[7]          Ceux qui ont vécu le fonctionnement au jour le jour de l’utilisation de bien sectionaux en connaissent  l’équilibre conflictuel des relations, à peu près du même type que celle des relations familiales.

[8]          J’emploie le terme de « productivité » par facilité, sans éclaircir le concept ; dans ces cas d’espèce, les appropriateurs évaluent au consensus les productions annuelles en fruit et l’intérêt de leur répartition.

[9]          En France, les biens communs des collectivités villageoises avaient plutôt une logique d’inclusion (même si la dialogie inclusion/exclusion joue pratiquement en temps réel sur les décisions de la collectivité) : recrutement de compétences rares (forgerons, curés, instituteurs, soignant, béates en Haute-Loire et Ardèche). Comparer aussi les destins des pareries de La Garde Guérin et de Malbosc

[10]         L’appropriation de la terre repose sur la plantation d’arbres ou sur l’irrigation.

[11]         Ces concessions, commises sous l’empire de la nécessité, avec garantied’inaliénabilité (mainmorte) furent contestées par la partie éclairé et riche du pouvoir dès le terme du processus de reconquête (1492) avec mise en place de processus de récupération jusqu’au 19ème siècle. L’histoire des biens des communautés villageoises en Espagne est singulière par rapport au reste de l’Europe de droit écrit.

[12]         Le modèle logique de l’entonnoir.

[13]         Les définitions du mot renvoient aux présents systèmes d’irrigation !

[14]         Cf aussi, dans le moyen âge languedocien les cas des pareries.

[15]         Les assemblées sont des structures établies par les communautés villageoises dont le but était de construire un bâtiment à trois fonctions : l’agora du village, logement d’une enseignante, qui devait aussi prendre soin des personnes âgées et des malades : la béate.

[16]         Cf Bruce Kushnick, directeur exécutif de l'Institut de nouveaux réseaux.

samedi, avril 9 2011

SECTIONS DE COMMUNE NUMÉRIQUES

SECTIONS DE COMMUNE NUMÉRIQUES

Ce préprojet est élaboré par Bernard GARRIGUES, docteur en géographie, mastaire réseau et résident permanent du village classé de La Garde Guérin 48800. L’objectif d’origine est de l’insérer dans la convention de Partenariat Public Privé de la Région Languedoc Roussillon afin  de valoriser au mieux le site et de lancer un cycle de développement local basé sur l’économie de la connaissance. Le projet repose beaucoup sur les travaux d’Elinor OSTROM, Prix Nobel d’Économie 2009, portant sur la gouvernance des biens communs dont font partie les biens des sections de commune, mais aussi les ressources mondiales et locales de connaissances.

1/         DEFINITION DE LA SECTION DE COMMUNE

La section de commune est définie par les articles L2411-1 à L2412-1 du Code Général des Collectivités Locales et les articles réglementaires correspondants: « Constitue une section de commune toute partie d’une commune possédant à titre permanent et exclusif des biens et des droits distincts de ceux de la commune. » La section de commune a pleine capacité juridique et vocation de devenir opérateur de télécommunications tel que défini par le Code des Communications Électroniques. Elle souffre d’un handicap sérieux : « La commune du village propriétaire des biens et droits en assure la gérance légale ; état de droit qui, compte tenu des rapports de force économique et politique entre les deux entités ne garantit pas une gestion à la fois efficace et dynamique. »

L’existence de sections de commune comportant des droits et des biens de caractère numérique susceptibles de générer un cycle de développement local est ouverte par deux voies : (1) une section de commune existante qui procéderait aux investissements nécessaires lui donnant la maîtrise de sa sous-boucle locale ; (2) la création ex nihilo d’une section de commune à partir de l’acquisition par les habitants desservis par un sous-répartiteur de droits permanents et exclusifs sur la sous-boucle locale.  

2/         LE RÉSEAU PHYSIQUE TÉLÉCOMMUNICATIONS LOCAL

En général, il existe un Sous-Répartiteur (SR) par hameau ou village en zone rurale ; mais aucune difficulté pratique n’interdit de définir un territoire sectional à partir du polygone réunissant tous les sommets des pôles[1] représentés par un abonné desservi par un SR. Actuellement, le réseau physique de distribution « appartient » à France Télécom ; il se compose d’au moins une paire de cuivre par abonné ; certaines paires dispose d’un débit potentiel un peu plus élevé parce qu’elles avaient été prévues pour servir des abonnement numéris. De plus, la diffusion des téléphones portables, liée à une augmentation significative du coût des abonnements d’un poste fixe, fait qu’il existe quelques paires libres sur pratiquement tous les SR des zones rurales à résidences secondaires. Les lignes télécoms suivent en général les routes en occupant le domaine public.

3/         LOGIQUE  D’UN RÉSEAU LOCAL

En matière de développement local, la topologie souhaitable du réseau local repose sur sa densité maximum ; la relation directe de chaque acteur à tous les autres représente la solution idéale de puissance maximum du réseau social. En pratique, la sous-boucle locale doit être traitée comme un réseau intranet d’entreprise. Une telle topologie de la boucle locale permet des débits pratiquement infinis[2] montants/descendants au point de connexion du réseau local avec le réseau internet mondial (suivant la technique utilisée, les prises Ethernet connectent à 10 M/s, 100 M/s ou 1 G/s sur le réseau intranet).

(En interconnectant les réseaux locaux voisins, il est possible d’établir un pseudo backbone entre les SR des réseaux interconnectés, backbone qui peut doubler le réseau de transport existant). Précision : cette topologie est celle du réseau neuronal.

L’hypothèse qu’un réseau de sous-boucle locale a besoin d’un protocole de communication beaucoup moins lourd qu’IP4 (ou IP6) devrait se vérifier. En pratique, il existe trois situations logiques : (1) relation d’un pôle avec tous les autres pôles ; (2) relation d’un pôle avec un nombre limité choisi parmi les autres pôles ; (3) relation d’un pôle avec un seul autre pôle. Chaque pôle ayant le pouvoir de gérer la symétrie de la relation à sa convenance en modifiant le type de relation logique choisie par l’émetteur initial.

Enfin, par fort intérêt opérationnel, un réseau local devrait disposer d’un serveur mettant à la disposition de chaque acteur l’ensemble des ressources de tous les acteurs du réseau et stockant les ressources recueillies sur internet.

(Il s’agit d’une réflexion théorique sur les réseaux qui demande à être adapté aux réseaux physiques existants, aux techniques disponibles et à leur coût.)

4/         LE PROCESSUS PROPOSÉ

Repose sur quatre démarches parallèles :

4.1/      Formalisation juridique de l’idée de section de commune numérique par acquisition de droits sur la sous-boucle locale (le réseau d’un sous-répartiteur). Les droits de propriété sur la sous-boucle et la boucle locale peuvent être effectivement redistribués par la loi aux appropriateurs finaux : FT ne possède aucun titre de propriété incontestable sur le réseau. Ils peuvent aussi être mis à la disposition des appropriateurs locaux par divers processus d’actualisation comme, par exemple, des contrats de type IRU (qui mettent en œuvre  la logique de partage des droits de propriété propre au droit des sections de commune) mais aussi par la méthode des fonds d’amortissement type FACÉ ; voire par la fixation d’un niveau de participation au capital de FT qui ouvrirait un  droit garanti à un abonnement THD dans le temps.

4.2/      Proposer une topologie et une architecture sur le terrain de la sous-boucle locale qui optimise la densité du réseau social local suivant les caractéristiques du réseau physique existant.

4.3/      Fibrer le sous-répartiteur et dimensionner le serveur de réseau local.

4.4/      Formaliser les règles opérationnelles de gouvernance et maintenance de la sous-boucle locale.

Et une conclusion :

4.5/      Proposer un paquet juridique et technique soutenable à long terme en matière de section de commune numérique, favorable au développement local.

5/         LE CAS DE LA GARDE GUÉRIN

·               30 paires cuivre 6/10ème , dont 2 libres, au SR, d’une longueur de 7 350 m (dont 2 000 m en 8/10ème ).

·               Sous-Répartiteur à 7 000 mètres du NRA de Villefort (ADSL 2+), fibré sur le backbone FT Alès-Le Puy qui emprunte le domaine public de la ligne de Réseau Ferré de France Nîmes- Clermont ;

·               Distance à vol d’oiseau entre NRA et SR : 4 000 m.

·               Réseau de distribution à partir du Sous-Répartiteur : longueur moyenne 350 m avec une atténuation de l’ordre de 3 dB.

·               Dimension du village : à peu près un cercle de 50 m de rayon.

·               À tous les immeubles du  village arrivent deux gaines largement sous occupées. L’une abritant lignes téléphoniques, l’autre un réseau coaxial.

·               Distance du backbone au droit du SR : 850 m.

·               (Il existe un point haut, à 1 000 m du village, propriété des habitants de La Garde Guérin, à 250 m du backbone par une cheminée de désenfumage du tunnel d’Albespeyre.)

·               La Garde Guérin fait partie du réseau des Plus Beaux Village de France. Sa notoriété a été cultivée par une association de résidents (GARDE) depuis 1981 ; en particulier, vous trouverez environ 300 000 occurrences la concernant sur google.

6/         LES POSSIBLES

6.1/      Fibrage du Sous Répartiteur (SR) à partir du NRA de Villefort (4 000 m).

Il s’agit de poser un faisceau de fibres optiques (72 paires) entre le RNA et le SR de  La Garde Guérin, en aérien sur les poteaux de RTE.

Coût supposé : actuellement le déploiement de la fibre optique en aérien est constaté à 10 € le mètre linéaire, matériel électronique compris (formatage et adressage des données, transformation du signal optique en signal hertzien, etc …) ; soit environ 40 000 €. Si c’est FT qui est maître d’ouvrage, retour d’investissement de l’ordre de 44 mois, si 30 abonnements ADSL ou THD. Si une autre opérateur maître d’ouvrage, retour d’investissement de l’ordre de 12 ans suivant le péage qu’il paiera à FT (actuellement, 9 € environ par paire et par mois).

Avantages : c’est le choix le plus robuste qui doit permettre d’obtenir des débits symétriques à la prise d’environ 95 M/s suivant le contrat avec FT. (Il est possible d’optimiser l’investissement en faisant bénéficier au passage du fibrage les SR du Mont et de Pourcharesses, sur environ 2 000 mètres).

Aux tarifs connus, l’investissement est de l’ordre de 40 000 €. Pour les coûts de fonctionnement, ils s’élèveraient à quelques choses comme 10 €/mois à la paire en utilisant le réseau de transport de FT. Pour le réseau de RFF, pas connus. Il doit y avoir des différences de coût de fonctionnement selon que la collectivité est propriétaire ou locataire du réseau de distribution. Il doit être possible de poser la fibre gratuitement sur les poteaux RTE qui a aménagé en hydroélectrique le bassin du Chassezac et dispose d’une filiale dont l’objet est le développement local.  

6.2/      Une antenne WIMAX (ou technique LTE plus performante) au lieu-dit Col des Pierres Blanches (250 m)

Ce lieu est en vue (1) du relais TNT du Mont Ventoux (112 km) ; (2) du  relais 3G de Prévenchères à 3 000 m ; (3) du sous-répartiteur à 1 500 m ; (4) du centre du village à 1 650 m (rappelons que le village a construit un réseau coaxial qui dessert toutes les habitations) ; (5) du nouveau satellite KA-SAT.

A priori,  un tel équipement serait moins coûteux que le fibrage du SR et producteur de revenus (ou contreparties) pour son propriétaire. Dans la mesure où il donne accès en THD au réseau de transport interconnecté, un cofinancement par les quatre opérateurs de téléphonie mobile, la société INTELSAT, propriétaire de KA-SAT et l’organisme responsable du déploiement de la TNT est possible. Par exemple, mutualiser un volume confortable de bande passante pour le village.

6.3/      Une sortie active sur le backbone FT ou RFF Alès-Langogne au droit du SR (800 m).

Le génie civil préalable n’existe pas et le terrain est très escarpé. Cependant,  il est possible  que la pose en aérien sur terrain privé ne soit pas très coûteuse si les autorisations sont obtenues facilement.

6.4/      Dégroupage du SR par la section et mutualisation des paires cuivres entre le NRA et le SR.

Le groupage de 4 paires de cuivres 6/10ème permettrait d’obtenir de débits de l’ordre de 10 M/s au SR de La Garde-Guérin. D’autre part, seules sept paires sont utilisées toutes l’année sur le village et deux sont libres. Il est donc possible en mutualisant le potentiel de débit entre le  NRA et le SR de La Garde Guérin, d’obtenir des débits de l’ordre de 70 M/s au SR. Aucune idée de l’existence et du coût du matériel nécessaire afin (1) de répartir la bande passante  entre utilisateurs, (2) d’adresser correctement les paquets à leur destinataire. A priori, le coût ne devrait pas dépasser celui de deux ordinateurs individuels ; et sans doute beaucoup moins si le matériel ad hoc existe sur catalogue        

6.5/      Mutualisation d’abonnements satellite KA-SAT.

La mise en service du satellite KA-SAT au mois de mai avec des débits à l’abonné de 10/4 M/s permettrait de prendre plusieurs abonnements groupés dont la totalité de la bande passante pourrait être réparti entre les abonnés du village selon leur besoin. (Cf aussi 6.2)

6.6/      Location à FT des 30 paires du SR.

La section de La Garde Guérin (ou une Association Syndicale ad hoc) peut se déclarer opérateur et louer à FT ses lignes. C’est le village (dans le cadre des 100 mesures pour l’environnement du  Gouvernement Chaban-Delmas en 1972) qui a construit et enfoui les fourreaux du village : réseau télécom et réseau coaxial. (bernard garrigues, 9 avril 2011)



[1]          Dans cette note, le nom de « pôle » est affecté à chaque abonné du réseau local.

[2]          A condition que la puissance disponible à la prise soit conditionnée aux caractéristiques physiques du réseau : les ordinateurs du commerce livre des puissances à la prise Ethernet qui permettent une relation utile à une centaine de mètres.

vendredi, janvier 14 2011

GOUVERNANCE DES BIENS COMMUNS ÉLINOR OSTROM CHAPITRE 2

NOTES DE LECTURE

Ces notes relèvent de la lecture de la traduction française en 2010 de la Gouvernance des biens communs d’Élinor OSTROM[1], prix Nobel d’économie 2009. Réalisons que l’œuvre originale date de 1990, donc qu’il pourra être reproché à cette analyse de ne pas tenir compte de l’évolution de la pensée depuis 20 ans[2]. Clairement, ma vision des travaux d’OSTROM est influencé par mes propres recherches de géographe du développement local sur les biens communs de communauté villageoise en France, d’une part, et, d’autre part, comme ayant-droit et praticien de la gestion de biens communs non négligeables dans un département, la Lozère, où aucune exploitation rurale individuelle n’était économiquement viable sans une optimisation efficace des ressources apportés par les bien communs ; situation qui a perduré au moins jusqu’en 1962, date à laquelle l’État français s’est mis en tête qu’aucune croissance économique n’était possible sans une destruction préalable, par voies légales et réglementaires, des solidarités rurales dont les biens communs étaient la représentation la plus visible. L’issue de la guerre d’Algérie n’a conduit à aucune conscience politique sur le point de la spoliation, par l’État français, des tribus berbères de leurs biens communs ; quant au conflit de Nouvelle Calédonie, s’il a permis à Rocard d’offrir une réponse institutionnelle adaptée à la gestion des biens claniques kanaks, ce n’alla pas jusqu'à la prise de conscience nationale que la dérive de la classe politique sur les biens communs apporterait, mutatis mutandis, son lot de tempêtes destructrices du contrat social local en France. La partie la plus visible des recherches d’OSTROM (son prix le met en évidence) s’inscrit dans un corpus immense de recherches, menées aux EU sur le sujet, recherches qui n’avaient pas diffusées en Europe alors que nous étions des dizaines de praticiens et de chercheurs à ramer sur des questions auxquelles des réponses, plus ou moins complètes, existaient ailleurs. 

 

ÉLINOR OSTROM

GOUVERNANCE DES BIENS COMMUNS (chap. II)

Chercheur en politologie, OSTROM propose une approche institutionnelle[3] de la gouvernance des biens communs ; (approche caractérisée par son accord avec les théories économiques néolibérales[4]). Cette approche présente l’avantage d’exiger l’analyse exhaustive[5] du champ de la recherche, en particulier, de la complexité née des interactions entre toutes les variables, qualitatives et quantitatives. A priori, cette approche (1) négligera les apports de l’analyse systémique (au vrai, je la soupçonne de ne pas maîtriser la technique comptable, même si elle parle à bon escient de variables de stock et de variable de flux) et (2) l’utilisation de représentations mathématiques qui permettent de valider l’analyse[6] ; par exemple (3) les mathématiques des fractales (alors qu’il paraît possible de comprendre la complexité institutionnelle par une représentation fractale[7]) ; ou aussi (4) les mathématiques du chaos qui permettraient de définir les règles institutionnelles comme des attracteurs des systèmes géographiques locaux soumis à 3 et plus variables structurantes[8].

Ainsi les (1) institutions organisant les biens communs apparaissent comme une modalité intéressante entre les (2) institutions organisant les biens publics et (3) celles organisant les biens privés.

2/         UNE APPROCHE INSTITUTIONNELLE DE L’ÉTUDE DE L’AUTO-ORGANISATION ET DE L’AUTOGOUVERNANCE DANS LES SITUATIONS DE RESSOURCES COMMUNES

« Des questions se posent quant aux combinaisons de variables qui (1) augmenteront la probabilité initiale d’auto-organisation, (2) renforceront la capacité des individus à poursuivre les efforts auto-organisés dans la durée ou (3) dépasseront la capacité d’auto-organisation visant à résoudre les problèmes de ressources communes sans aucune forme d’aide extérieure. » Ostrom demande comment éviter les effets pervers de l’action indépendante ? Il existe deux théories bien acceptées en réponse : celle de la firme et celle de l’État. Constat final : « Savoir comment une communauté de citoyens peut s’organiser elle-même pour résoudre les problèmes de mise en place d’institutions, d’engagement et de surveillance demeure une énigme théorique. »

(J’ai quelques difficultés sémantiques avec la traduction : le terme de « problèmes » y est généralement employé, qu’il s’agisse de problèmes vrais énonçables,  de difficultés logiques, de difficultés de compréhension, ou de situations complexes. Le plus simple paraît de reprendre le terme de problème en précisant, si possible, le cas[9].)

La situation de ressource commune :

·      Les ressources communes et les unités de ressources.

« Une bonne manière de se représenter les systèmes de ressources est de les comparer à des variables de stock qui sont capables de produire une quantité maximale de variables de flux sans porter atteinte aux stocks et au système de ressources. ». Il s’agit de caractériser le plus exactement possible les variables du système. (Ostrom nomme « appropriateurs » les individus qui prélèvent des unités de ressource d’un bien commun et analyse les ressources rares de leur point de vue ;  « fournisseurs », ceux qui organisent  la fourniture d’une ressource commune ; « producteurs » ceux qui entreprennent des actions visant à la subsistance du système.). Elle développe très largement le caractère plus ou moins « soustrayables » de ces ressources.

·      Des appropriateurs rationnels dans les situations de ressources communes

« Les décisions et actions des appropriateurs de ressources communes … sont généralement celles d’individus rationnels se retrouvent dans des situations complexes et incertaines. Le choix par un individu du comportement qu’il adoptera dans une situation particulière dépendra de sa vision des avantages et coûts des actions  et du rapport qu’il percevra entre ces derniers et les résultats … ». Comme pour les ressources, OSTROM propose de caractériser les variables qui influencent les décisions des appropriateurs en mettant l’accent sur la notion d’actualisation : un appropriateur ne réagira pas de la même manière si l’unité de ressource correspond à une opportunité instantanée ou si des actions dans le temps sont nécessaires pour parvenir à la cueillir. Ostrom aboutit au constat que, dans les situations de ressources communes, les interactions entre appropriateurs vident le « principe de rationalité » de sens ; nous pouvons dire que, dans une telle situation, les actions des appropriateurs seront limitées à ce qui leur est rapidement possible (actualisation) au détriment de gains à long terme, voire à la valorisation d’un patrimoine. Faire ce qu’ils préfèrent parmi ce qui est possible. La mise au point de l’institution revient à tester tous les possibles.

(Actualiser, c’est transformer une valeur future en valeur actuelle en tenant compte du fait que plus la durée séparant le futur du présent est longue plus la valeur actuelle se réduit. Le taux d’actualisation en matière de prêt, par exemple, correspond à l’intérêt)[10]

Interdépendance, action indépendante et action collective

« Lorsque des appropriateurs agissent de manière indépendante dans le cadre d’une ressource commune produisant des unités de ressource peu abondante, les bénéfices nets totaux qu’ils obtiennent habituellement seront inférieurs à ce qui aurait pu être engrangé s’ils avaient coordonné leurs stratégies d’une manière ou d’une autre. » « Les appropriateurs de ressources communes ne sont nullement contraint d’agir indépendamment. » OSTROM propose d’analyser les conditions d’actions ensemble à partir de processus bien connus : la théorie de la firme et la théorie de l’État.

·               La théorie de la firme est basée sur l’hypothèse que lorsqu’un acteur découvre une opportunité économique, il dispose de la possibilité rationnelle d’impliquer un nombre optimum de partenaires dans un éventuelle processus de valorisation des ressources engagées par voie contractuelle, contrats qui établissent la dépendance des partenaires (par exemple, salariés) aux décisions de l’acteur (par exemple, entrepreneur). Les profits de l’entreprise reste acquis à l’entrepreneur. L’entrepreneur a un intérêt majeur à organiser le plus efficacement possible la firme afin de maximiser ses profits.

·               La théorie de l’État est basée sur l’hypothèse que, si le gouverneur dispose du monopole de l’usage de la force, il détient la possibilité d’imposer les organisations les plus efficaces de toutes les variétés humaines possibles d’activités. Un gouverneur sage imposera des organisations qui maximalisent le bien-être économique des gouvernés.

Dans les deux théories « la charge de l’organisation de l’action collective revient à un seul individu dont les bénéfices sont proportionnels au surplus généré. » Dans les deux cas, l’organisateur doit disposer des moyens de contrôle et de sanction nécessaires à la maintenance correcte de l’organisation fixée. Elles (les deux théories) expliquent (1) comment un nouveau dispositif institutionnel peut être obtenu ; (2) comment des engagements crédibles peuvent être pris ; (3) pourquoi une surveillance doit être fournie.

Trois problèmes : la mise en place, l’engagement et la surveillance

Les théories en cours font apparaître les problèmes que doivent résoudre les appropriateurs de biens communs afin d’instituer une organisation susceptible d’optimiser au mieux la ressource commune.

·      Le problème de la mise en place de l’organisation. « Les institutions sont demandées parce qu’elles améliorent le bien-être des acteurs rationnels. »

·      Le problème des engagements crédibles des appropriateurs envers l’organisation. « La question immédiate est qu’un groupe auto-organisé doit résoudre le problème de l’engagement sans autorité externe. »

·      Le problème de la surveillance mutuelle des appropriateurs les uns envers les autres. « De manière presque invariable la sanction est coûteuse pour celui qui l’impose, tandis que les bénéfices sont répartis entre les membres (Jon ELSTER). »

Définir le cadre de l’enquête

« Comprendre comment les individus résolvent des problèmes particuliers dans des situations réelles requiert une stratégie de va-et-vient entre la sphère de la théorie et celle de l’action. » Ostrom propose d’ajuster les théories au fait que des groupes ont surmonté les problèmes de mise en valeur de biens communs, (même si la prévision afin qu’un groupe règle les problèmes de l’action interdépendante est, en général, défavorable). Elle conteste les postulats scientifiques consensuels sur l’action collective : (1) le système fonctionnerait toujours selon le dilemme du prisonnier (DP) ; (2) un seul niveau d’analyse suffirait.

·      Le problème d’appropriation et de mise en place. En pratique, tous les systèmes de ressources communes sont singuliers en fonction des nombreux paramètres qui les caractérisent. A priori, il n’existe aucun mix de solutions généralisables que ce soit en matière de mise en place d’une organisation ou en matière de règles d’appropriation. « Il n’existe pas un « bon » moyen de modéliser l’action collective : des modèles différents impliquent des hypothèses différentes sur la situation et mènent à des conclusions substantiellement différentes. (P. OLIVER) »

·      De multiples nivaux d’analyse. Ostrom distingue trois niveaux d’analyse à partir des structures de principe constatées : choix opérationnels, choix collectifs, choix constitutionnels (ou aussi : la pratique, les règles, les principes généraux du droit).

Par sa formalisation de ces deux points, Ostrom explique « comment marchent » les systèmes de biens communs. Elle pose ainsi les bases d’une épistémologie robuste de recherche scientifique en matière d’institutions humaines en général : les conclusions que la gouvernance des biens communs mettent en évidence peuvent être étendus, mutatis mutandis, à la gestion des biens privés ou des biens publics.

L’étude des institutions dans les situations de ressources communes

Ostrom situe clairement son enquête dans le champ de l’institutionnalisme (ou, plutôt, le néo-institutionnalisme)[11] et la méthode connue d’analyse institutionnelle. Elle nous expose le « pas-à-pas » de son étude. (bernard garrigues, ce 25 décembre 2010)[12]



[1]          Elinor OSTROM Gouvernance des biens communs, De Boeck éditeur (juin 2010)

[2]        Cf Action collective et développement : Eric SABOURIN, Martine ANTONA (2003) : http://www.la-garde-guerin.fr/

[3]          Face à l'économie comme théorie des prix, la Nouvelle Economie Institutionnelle (suivant en cela l'ancien institutionnalisme) se définit comme une analyse des « règles du jeu » de l'économie (wikipédia).

[4]          Sur la préconception de la rationalité des agents économiques.

[5]          Exhaustive des acteurs, des ressources, des organisations rencontrées, des règles et des architectures.

[6]          Les analystes systémiques utilisent les modèles mathématiques afin de valider les réactions constatés des systèmes observés (voir si çà passe) lorsque « varient les variables » ; non comme des métaphores comme l’avait pointé OSTROM au chapitre 1.

[7]          Si j’émets l’hypothèse que la stratégie d’un système social est la résultante des stratégies individuelles des éléments qui le composent, cette hypothèse permet de limiter l’analyse systémiques aux degrés de liberté dont disposent ces éléments ; « l’équation » fractale fournit une simplification notoire du système étudié (Ostrom parle de « processus plus facilement observables »).

[8]          Les travaux d’ethnologie du droit permettent de faire apparaître un rôle d’attracteur logique aux règles du droit, suivant la manière dont les acteurs du système étudié s’en saisissent.

[9]          Résoudre un problème, lever ou surmonter une difficulté, expliquer une notion difficile, comprendre ou analyser une situation complexe…

[10]         Il est possible de considérer les subventions publiques comme une possibilité d’actualisation à un taux très élevé, voire infini. Cf cas des énergie éoliennes et photovoltaïque, de la PAC sur les biens sectionaux.

[11]         S’il est nécessaire de référencer.

lundi, septembre 13 2010

ACTION COLLECTIVE ET DÉVELOPPEMENT


Sabourin E et Antona M. 2003 Action collective et développement, apports d’Elinor Ostrom, in Actes du séminaire permanent Action Collective, Sabourin, Antona, Coudel (eds) décembre 2003, D Rom, Cirad Montpellier, 10p.

Traiter de l’émergence et du fonctionnement de l’action collective dans des contextes de développement renvoie à plusieurs questions récurrentes : comment évalue-t-on l’efficacité de l’action collective ? L’action collective est-elle le produit de choix rationnels ou bien d’apprentissages ? Fonctionne-t-elle suivant des normes ? Qu’est-ce qui fonde la légitimité du groupe agissant ? Pour répondre à diverses attentes méthodologiques ou opérationnelles en termes d’appui aux processus d’action collective, la communication examine d’abord l’apport des travaux d’E.Ostrom. Ostrom définit l’action collective comme la résolution de dilemmes sociaux d’acteurs en situation d’interdépendance. Elle développe une démarche méthodologique qui précise la nature et le fonctionnement des dispositifs de gestion de ressources communes, par l’analyse des « institutions » vues comme des «ensembles de règles mises en pratiques». La seconde partie présente l’application de cette démarche à des processus d’action collective au Brésil et à Madagascar. La troisième partie discute, dans ce cadre, des enseignements et des limites des contributions d’E. Ostrom.

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samedi, septembre 11 2010

GOUVERNANCE DES BIENS COMMUNS ELINOR OSTROM CHAPITRE 1

NOTES DE LECTURE (Chap. 1) Ces notes relèvent de la lecture de la traduction française en 2010 de la Gouvernance des biens communs d’Élinor OSTROM , prix Nobel d’économie 2009. L’œuvre originale date de 1990, cette analyse ne tient pas compte de l’évolution de sa pensée depuis 20 ans. Clairement, ma vision des travaux d’OSTROM est influencé par mes propres recherches de géographe du développement local sur les biens communs de communauté villageoise en France, d’une part, et, d’autre part, comme ayant-droit et praticien de la gestion de biens communs non négligeables dans un département, la Lozère, où aucune exploitation rurale individuelle n’était économiquement viable sans une optimisation efficace des ressources apportés par les bien communs ; situation qui a perduré au moins jusqu’en 1962, date à laquelle l’État français s’est mis en tête qu’aucune croissance économique n’était possible sans une destruction préalable, par voies légales et réglementaires, des solidarités rurales dont les biens communs étaient la représentation la plus visible. L’issue de la guerre d’Algérie n’a conduit à aucune conscience politique sur le point de la spoliation, par l’État français, des tribus berbères de leurs biens communs ; quant au conflit de Nouvelle Calédonie, s’il a permis à Michel Rocard d’offrir une réponse institutionnelle adaptée à la gestion des biens claniques kanaks, ce n’alla pas jusqu'à la prise de conscience nationale que la dérive de la classe politique sur les biens communs apporterait, mutatis mutandis, son lot de tempêtes destructrices du contrat social local en France. La partie la plus visible des recherches d’OSTROM (son prix le met en évidence) s’inscrit dans un corpus immense de recherches, menées aux EU sur le sujet, recherches qui ne diffusèrent pas en Europe alors que nous étions des dizaines de praticiens et de chercheurs à ramer sur des questions auxquelles des réponses, plus ou moins complètes, existaient ailleurs.

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samedi, avril 3 2010

DYNAMIQUE DU DEVELOPPEMENT LOCAL

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dimanche, mars 7 2010

LE CHAMP DES ÉCONOMIES ALTERNATIVES DANS LA CRISE MONDIALE : REPONSES

RÉPONSES

 

 

Il est vrai que les mots qui comportent d’importantes extensions sémantiques allègent le texte au détriment de sa précision. En sociologie, je constate aussi la même tendance comme, par exemple, habitus, trajectoire sociale, mème, etc …

 

1/         Processus[1] de coopération : De façon générique, le mot processus désigne une suite d'états ou de phases de l'organisation d'une opération ou d'une transformation (wikipédia). La thèse d’Axelrod montre comment se développe la relation de coopération depuis la décision de principe (parfois implicite) jusqu’à ses résultats. Le mot processus a glissé, peu à peu, de l’avancement dans le temps d’un phénomène à celui d’avancement d’opération industrielle, puis d’opération sociale ou politique, puis d’opération virtuelle. Dans le contexte, il s’agissait de comparer les processus de coopération aux processus individuels, à énergie constante.

 

2/         La question posée est : Est-ce que (pour la même énergie mise en œuvre) le processus de coopération est plus efficient que les processus individuels ? Efficient dans le sens : qui produit un effet.

 

3/         Dans le contexte « règle de décision » vise une manière habituelle simple de réagir à une situation, du type : je mets un sucre dans mon café ; ou dans un labyrinthe, je suis le mur de gauche ; ou, dans la thèse d’Axelrod, à chaque refus de coopérer, je réponds par un (deux) refus de coopérer ; etc ...  En fait, les règles de décision auxquelles fait référence la thèse d’Axelrod sont plutôt un ensemble de règles simples à caractère logique, qui peuvent être traduites par un programme informatique : chaque programme joue contre tous les autres.

 

4/         Efficience d’un système est un abus de langage pour efficience du fonctionnement d’un système. Certains se rappelleront  avec nostalgie comment fonctionnent les Shadocks.

 

5/         Rendements potentiels : Rendements potentiels a été mis au pluriel afin de compléter l’idée. Nous parlons de systèmes où existent de nombreux flux en entrées et sorties et, parfois, de nombreux produits en sortie. Pour donner un exemple simple : dans une bagnole, tu fais entrer de l’énergie (carburants) et de la monnaie ; une grande partie de l’énergie diffuse (sortie) et la bagnole produit des km de déplacement ou de transport de poids et de valeurs. En pratique, il faut calculer le rendement de tous les flux pour approcher le rendement global d’un système, d’une part ; d’autre part, la théorie du chaos fait émerger la logique des « situations naturelles possibles », donc par extension « des rendements naturels possibles ». Conséquence : chaque fois que dans un système dynamique tu as la possibilité d’ériger une de ses variables en constante, tu modifies le champ du possible de la variation des autres. Par exemple, si tu veux gagner 15%  de ton investissement sur la soupe à la courge, cela veut dire (peut-être) que le travail nécessaire ne peut être rémunéré, au maximum qu’à 5 € de l’heure ; etc …

 

6/         Robustesse : À mon avis, la notion de robustesse d’un système couvre trois situations : 1/ Les systèmes dynamiques à temps caractéristique[2] très long (système solaire, par exemple) ; 2/ Les systèmes dynamiques en équilibre parfaitement régulés (par exemple, le cerveau) : homéostasie ; 3/ Les systèmes statiques (par exemple, les corps solides). Jusqu’à une date très récente (disons 1960 en France), les systèmes géographiques locaux pouvaient être qualifiés (au moins statistiquement) de système dynamique en équilibre homéostatiques, donc plutôt robustes ; au recensement de 1982 apparaissent les premiers signes d’une augmentation significative du métabolisme local des territoires ruraux ; les recensement suivants devaient confirmer une augmentation (de type exponentiel) des métabolismes locaux sur pratiquement tous les flux économiques.

 

7/         Efficience et efficacité : La guerre sémantique fait rage entre les deux termes. Une action efficiente (qui a un effet) n’a pas le même sens qu’une action efficace (qui a l’effet recherché). Dans le contexte, l’efficience de la coopération apparaît comme une vérité scientifique, au moins provisoire ; par contre (nous sommes bien placés pour le savoir), l’efficacité de la coopération n’apparaît pas comme une évidence et nous confronte à plusieurs difficultés : 1/ la définition de l’objet du processus ; 2/ les valeurs logique, économique et éthique de l’objectif ; 3/ ses représentations ; 4/ le respect de la règle de coopération. A priori, il me paraît acquis que, en matière de développement local (mais en général, de gouvernance des systèmes géographiques locaux), la règle de coopération doit être reconnue comme équitable par tous les usagers et maintenue par eux en temps réel.

 

8/         Coopération. Les travaux de Robert AXELROD, dont la synthèse fut publiée en français[3], apportent une réponse à la question de l’efficience[4] comparée des processus de coopération* à ceux du chacun pour soi ; ce furent des travaux de grande ampleur, habituels de la recherche américaine lorsqu’elle s’occupe sérieusement d’un sujet. Réponse, à mon avis, actuellement acquise, au moins en ce qu’elle concerne les systèmes locaux en équilibre et suffisamment pérennes. La thèse de Robert AXELROD montre des écarts d’efficience de 1 à 6 suivant la règle de coopération choisie[5] ; je propose de considérer qu’il existe une corrélation positive entre l’efficience d’un système et ses rendements potentiels ; proposition qui semble logique de prime abord mais n’est pas démontrée[6]. La thèse montre aussi deux points importants pour cette communication : 1/ Elle réduit la part opérationnelle de la décision stratégique à sa plus simple expression, la règle de décision. 2/ Elle démontre la relation entre la simplicité de la stratégie individuelle des acteurs et son efficacité : alors que nous avons tous appris la stratégie comme l’art des décisions complexes. 

 



[1] Processus (wikipédia) : De façon générique, le mot processus désigne une suite d'états ou de phases de l'organisation d'une opération ou d'une transformation. Processus et procédure ne peuvent se rejoindre dans la finalité. Toutefois, nous pouvons reconnaître un processus par sa souplesse et la procédure par sa rigidité. Les deux peuvent comporter des étapes et des règles. Tandis que dans le système du processus elles peuvent être transgressables, dans celui de la procédure elles sont incontournables. Ainsi, nous pouvons parler de "cahier de procédures", tandis que le processus laisse une marge (parfois très large) à l'improvisation.

[2]Le temps caractéristique d’un système est la durée nécessaire afin qu’une faible variation des données originelles d’un système dynamique non linéaire soit multipliée par dix.

[3] Robert AXELROD (1992) Donnant Donnant : une théorie du comportement coopératif Odile Jacob

[4] Dans le sens : « Qui produit une effet. »

[5] Comme si un agriculteur, suivant sa méthode d’exploitation, obtenait des récoltes variant de 10 à 60 quintaux à l’hectare. 

[6] Les travaux d’Elinor OSTROM, prix Nobel d’économie 2009, démontreraient l’efficacité supérieure (à une gestion privée) de la gestion par les usagers de leurs biens communs.

dimanche, février 21 2010

BIENS COLLECTIFS DES COMMUNAUTÉS VILLAGEOISES

Section de commune
« Constitue une section de commune toute partie d’une commune possédant à titre permanent et exclusif des biens et droits distincts de ceux de la commune. La section de commune a la personnalité juridique. » (article L2411-1 du CGCT). La section de commune représente, en droit français, la seule modalité de la propriété privée collective. Un inventaire datant de 1986 dénombre environ 30 000 sections de commune en France. Les articles L2411-1 à L2412-1 du Code Général de Collectivités Locales et l’article 542 du Code Civil règlent le fonctionnement  sous tutelle des sections de commune. 

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samedi, février 13 2010

LE CHAMP DES ÉCONOMIES ALTERNATIVES DANS LA CRISE MONDIALE

 

 

LE CHAMP DES ÉCONOMIES ALTERNATIVES DANS  LA CRISE MONDIALE

 

 

Nous sommes les maîtres du bordel, dit mon frère le vicieux (Jacques Prévert PAROLES)

 

 

J’aborde un sujet ardu ; pas en économiste, en géographe : Ces scientifiques douteux capables d’écrire beaucoup de bêtises, certes, mais qui observent un objet d’étude très robuste : le territoire ; dont la robustesse même permet de valider des hypothèses les plus folles mais aussi de détruire les certitudes les mieux ancrées depuis des siècles. Afin d’achever cette présentation inquiétante, je précise me classer dans la catégorie des géographes systémiciens*, sous-catégorie des géopoètes*. Personne ne me contredira si j’affirme qu’un système géographique local rend compte d’une longue histoire de roches, d’une longue histoire de la vie, d’une longue histoire de climat, d’une histoire des hommes et d’une histoire des tempêtes :  histoires toutes singulières, systèmes géographiques locaux tous singuliers, quelle que soit la représentation choisie. Les systèmes géographiques locaux respectent les théorèmes mathématiques et ils ne violent les lois ni physiques, ni chimiques ; par contre, aboutissement d’une succession de processus contingents, ils gardent traces et cicatrices des événements irrationnels survenus ; dont les événements économiques et sociaux. Vous accueillerez avec indulgences mes préconceptions : 1/ Les différentes couches du territoire (géosphère, biosphère, sociosphère, noosphère[1], atmosphère) se modifient dans le même sens suivant le point d’observation : anamorphose*. 2/ Le temps qui passe traduit sur le territoire l’énergie, la durée et la convergence consacrées aux stratégies des acteurs locaux afin d’accomplir le naturellement possible[2] ; pas la rationalité ou la justesse des actes commis, des choix pris, des événements survenus. Admettons que les hommes disposent de la liberté de consacrer leurs énergies à des actes non naturels ou impossibles.

 

La crise[3] financière mondiale, comme toutes les crises, ouvre un nouveau champ aux économies alternatives à celle, dominante, relevant des intérêts et préconceptions ultralibérales. La crise financière remet en cause les éléments d’une idéologie totalitaire qui structure les pratiques « politiquement correctes »  depuis une soixantaine d’années, pratiques qui tendent à mondialiser les échanges de biens, de services, des signes monétaires (ou de leurs représentations). Nous pouvons observer, en marche ou souhaitable :

 

·               Un rééquilibrage entre les instances* les plus remarquables du territoire : politique, économique, sociale et technique. Afin de simplifier, je propose de considérer que chaque instance participe à l’environnement de l’ensemble (ou de toutes les autres). Il s’agit de généraliser le concept d’environnement naturel des écologues, avec la préconception qu’il existe probablement un mix, optimum et singulier, entre les rapports de poids des différentes instances dans les systèmes locaux géographiques ; que ce mix*, hic et nunc, dépend du poids relatif dans l’environnement global de chacune des instances et de leur robustesse.

·               Un rééquilibrage de la création de valeurs relatives entre l’économie exclusive des produits  et services marchandisables et l’économie domestique, l’économie publique, l’économie bénévole. Prétendre que seule l’industrie crée de la valeur relève de l’idéologie aberrante. Pour caricaturer : Le poireau produit par un exploitant agricole à la TVA crée de la valeur ; celui produit dans mon jardin, non. Une clinique privée crée de la valeur ; l’hôpital public, non. Fernand BRAUDEL[4] a déjà apporté sa vision à ce type de question ; elle sert de socle à nos approches actuelles des économies alternatives. Les réponses reposent dans notre savoir  à consolider*, d’une part, les flux et les bilans des différents acteurs du territoire ; d’autre part, les flux et les bilans des différentes modalités économiques pratiques mises en œuvre sur le territoire.

·               Une mise en cause de la priorité du partage de la valeur créée au bénéfice du capital, au détriment du travail mais aussi des ressources, renouvelables ou pas. Le concept de productivité paraît d’une logique impeccable et implacable ; heureusement, il s’agit d’un concept généralement faux à long terme pour tout système global. Exemple d’un système géographique local qui tournerait à partir d’une instance sociale particulièrement lourde et robuste : nous ne savons pas calculer la productivité d’une activité sociale exclusive (il paraît probable que son rendement énergétique soit inférieur à celle des systèmes biologiques les plus répandus : 1%). Décider que la productivité globale dépend exclusivement d’une productivité du travail dont le rendement approcherait les 100% mais dont les gains seraient affectés, obligatoirement, au capital relève de l’idéologie. Le nombre des impasses logiques liées au concept de productivité impressionne : 1/ ignorance complète des décideurs : la plupart sont incapables de définir la productivité ; 2/ ne considérer que la productivité du travail ; 3/ croire au rendement de 100% ; 4/ calculer la productivité en valeur, alors qu’elle ne peut se mesurer qu’en volume. Etc ..

·               La perte de pertinence des modèles mathématiques standards (mais plus spécialement de la pensée algorithmique linéaire) dans un monde de type météorologique dominant où prévalent les variations discontinues, les processus contingents, les évolutions chaotiques ; situation qui réclame un renouveau de la pensée heuristique à partir de l’appréhension effective des nouveaux outils mathématiques et des puissances de calcul dégagées par la diffusion et la maturité des systèmes informatiques. L’évolution des faits économiques depuis le début de la crise financière mondiale (juillet 2007) montre de manière sensible que les décisions visant à la contrôler sont à peu près aussi pertinentes que décider l’anticyclone des Açores à habiter en France du 1er juillet au 31 août. Si nous entrons dans une économie qui relève des représentations mathématiques proposées par la théorie[5] du chaos, les décideurs doivent trouver les attracteurs  qui permettent d’utiliser positivement l’énergie des tempêtes ; les acteurs, les lieux d’abri (géographiques ou thématiques) possibles. N’allons pas habiter l’œil du cyclone.

 

Un article du Monde Diplomatique du mois de novembre 2008[6] donne une vision assez synthétique de l’ampleur de la question : (flux journaliers à la louche) 1/ commerce mondial 20 milliards de $, 2/ PIB mondial 120 milliards de $, 3/ économie financière (spéculations) 5 500 milliards de $. Clairement, la liberté du commerce mondial constitue un minuscule prétexte afin de justifier la réalité spéculative de l’économie financière. La crise suggère que les flux de l’économie financière représentent mille puissants rapides qui agitent  l’économie réelle plutôt qu’un long fleuve tranquille qui la favoriserait. Un tel point de vue peut établir une hypothèse fructueuse à explorer pour le géographe du développement local ; en aucune manière, une vérité scientifiquement établie.

 

 Charles DARWIN(1809-1882), Thomas MALTHUS (1766-1834) et Adam SMITH (1723-1790)

 

Les choix ultralibéraux, issus de la pensée anglo-saxonne de l’économie politique, représentent un mix pervers des interprétations les plus malveillantes des recherches d’Adam SMITH, de Thomas MALTHUS et de Charles DARWIN. Que la pensée de ces trois phares réponde aux acquis sociaux et politiques de la Révolution Française paraît une démarche normale dans l’évolution de la pensée scientifique universelle ; moins normale, qu’elle serve de base à une idéologie cynique basée sur les droits des plus forts, de prétendues lois économiques, de prétendus déterminismes biologiques. Un article récent du Monde Diplomatique (avril 2009) parle « d’éloge de la cupidité » (Bernard UMBRECHT) comme logique du discours politiquement correct en matière d’économie ultralibérale. Émile DURKHEIM[7], à la fin du XIXe siècle montrait que, lorsqu’un vice moral attentait gravement au contrat social, la société devait exclure le vice et les vicieux par la loi pénale. Nous pourrions conduire le même raisonnement, mutatis mutandis, à partir de « l’éloge de la vanité » lorsque nous subissons les excès de la communication médiatique qui tient lieu de débat politique.

 

Dans cette conjoncture complexe, il me paraît possible de conjecturer quelques propositions[8] qui mettraient en évidence le champ du possible à labourer pour l’économie alternative. A priori, il devrait s’étendre parmi les friches de l’économie ultralibérale et les nouveaux territoires qui émergeront de la crise passée. En toute logique, ce champ n’est pas réservé aux économies alternatives mais, encore moins aux économies alternatives bienveillantes pour l’avenir des hommes[9].   

 

1  La théorie du chaos

 

La disproportion entre les flux financiers de l’économie réelle et ceux de l’économie spéculative suggère une évolution tempétueuse, voire cyclonique, qui balaie le monde, alimentée par les ordres des traders. L’économie mondiale relève-t-elle maintenant des outils d’analyse de la théorie du chaos[10] (cas de la météorologie) sur le long terme ? Quels systèmes géographiques seront-ils atteints par le cyclone et comment ? Analogie peu satisfaisante dans la mesure où l’ouragan balaie d’abord chez ceux qui ont joué avec et, seulement après, chez les innocents un peu trop proches des joueurs. Nous avons à comprendre la manière dont de telles forces agissent localement. La connaissance des grands systèmes chaotiques[11] que nous fréquentons tous les jours fournirait quelques pistes ; encore faudrait-il maîtriser a minima les mathématiques du calcul différentiel et du chaos, ce qui n’est pas mon cas. Quatre points : 1/ les systèmes chaotiques se caractérisent par le nombre de leurs variables indépendantes structurantes[12]  supérieur à trois ; 2/ une géométrie extrêmement changeante de leur forme dans le temps qui interdit, en pratique leur représentation en trois dimensions ; 3/ le caractère dissipatif des systèmes chaotiques (plus généralement, des systèmes instables), c’est-à-dire qu’ils tendent à déposer un peu n’importe où l’énergie qui les anime[13] ; 4/ une variation moyenne faible à long terme des variables structurantes de base (température, pression, par exemple) du système qui fonctionne cependant avec des écarts locaux très importants à court terme[14]. Plus essentielle, l’invariance d’échelle : à toutes les échelles, l’évolution dynamique du système répète la même forme ; « Même dans les domaines éloignés de la physique, les scientifiques commencèrent à penser en termes de théories fondées sur des hiérarchies d’échelles. Ce fut, par exemple, le cas en biologie de l’évolution, où l’on se rendit compte que, pour être complète, une théorie devait identifier des schémas de développement à la fois dans les gènes, les organismes individuels, les espèces et les familles d’espèces. » (La théorie du chaos, p. 153). Afin que la théorie tienne le coup, nous devons trouver suffisamment d’indices nous permettant de voir et comprendre ce qui se passe dans les systèmes géographiques locaux sous l’effet des cyclones financiers ; puis de vérifier a minima si le même schéma se développe à l’identique à chaque niveau d’échelle. En pensant que nous avons à faire à deux processus : 1/ celui qui amasse le cyclone financier à partir de lieux bien repérés : Wall Street et la City of London (nous ne nous y intéresseront pas), et qui prend naissance partout où des banquiers ont prêté de l’argent à des gens qui devaient se loger mais n’avaient pas les moyens matériels de rembourser l’emprunt (cas de la bulle immobilière)  ; 2/ celui de la diffusion et la retombée de l’énergie « dégradée » sur les systèmes géographiques locaux.

 

·               Il paraît de forte probabilité que les actifs immobiliers locaux* (qu’ils servent de garantie ou pas à des procès de plus value spéculative) retourneront dans les bilans des acteurs locaux pour leur valeur économique la plus certaine. Un tel mouvement devrait se répercuter à tous les niveaux d’échelle.

·               Ce mouvement peut se répercuter sur l’ensemble des actifs locaux insusceptibles de servir de support à un procès spéculatif et provoquer leur réévaluation relative.

·               Les systèmes géographiques locaux se retrouvent dans une situation où le travail crée plus facilement du patrimoine que du revenu. Leur problème sera de « transformer la pierre en pain », selon la formule de John Maynard KEYNES.

·               Dans le cyclone financier, la monnaie représente l’énergie ; pas les éléments qui s’organisent en turbulences.

·               Afin de poursuivre l’analogie, nous pouvons estimer que le cyclone financier détruit des emplois industriels, du pouvoir d’achat et des actifs immatériels en consommant l’énergie violente du phénomène ; et d’autre part, qu’il condense où il passe les flux financiers volatils en la part la plus robuste de l’économie réelle : le patrimoine[15].

 

La mathématique du chaos rend compte de la position du système dynamique dans l’espace des phases*. Le physicien quantique Richard FEYNMAN nous fournit un bon raccourci opérationnel de la théorie du chaos : « Pourquoi faut-il une quantité de logique infinie pour décrire ce qu’il va se passer dans une toute petite région de l’espace-temps ? ». Personne ne reconnaît au géographe géopoète une logique infinie mais plutôt son intention d’observer, sans délai, le possible. 

 

2  Le cas de la transition de phase

 

L’augmentation exponentielle[16] du métabolisme local* rend-il compte d’une « transition de phase* » : est-il possible de définir l’ancien état qui disparaît et le nouvel état qui se met en place ? Dans un pays comme la France, le géographe constate, par l’évolution rapide des flux du système géographique local, flux généralement à caractère économique, l’augmentation du métabolisme local : flux financiers, d’énergie, d’information, de transport de matière, de déplacements, d’information, d’eau, etc … Les chimistes et les physiciens nous ont transmis ce concept de métabolisme lié aux vitesses des réactions qui se produisent dans un système clos, vitesses des réactions liées à la valeur des variables structurantes de ces systèmes : en général, la pression et la température. Le concept a migré chez les biologistes ; par exemple, les mammifères présentent un métabolisme généralement inversement proportionnel à leur taille. Rien de tel parmi les systèmes géographiques locaux lorsque nous choisissons de les considérer comme dominés par leurs instances sociale, économique et politique, dans un environnement technique très puissant, plus puissant (et de loin) que l’environnement naturel. Alors leurs variables structurantes deviennent repérables : leur capital social (la puissance du système) et la densité des relations (symétriques) entre acteurs (le rapport des relations existantes sur les relations possibles). Si nous acceptons l’analogie que l’augmentation du métabolisme des systèmes géographiques locaux traduit une transition de phase[17], nous en acceptons aussi les conséquences : Une transition de phase 1/ libère ou consomme de l’énergie ; 2/ l’augmentation du métabolisme traduit une consommation d’énergie ; 3/ une transition de phase qui consomme de l’énergie crée des systèmes plus instables et en déséquilibre. 

 

Que peuvent les économies alternatives dans une telle galère ? Tout d’abord, constatons que les moyens d’action en notre possession afin de changer l’avenir ont un caractère local alors que nous nous opposons à des processus mondiaux puissants, coordonnés, qui, de plus, utilisent des techniques « à effet levier »[18] complexes et biens expérimentés. Les moyens des économies alternatives se limitent à agir sur les variables structurantes des systèmes géographiques locaux ; et, plus précisément, sur la densité des relations symétriques et sur la dimension culturelle du capital social. Le rapport des forces en présence paraît ridicule ; pourtant la seule manière sûre de perdre une bataille, c’est de ne pas la mener. Nous changerons l’avenir, un à un, des systèmes géographiques locaux parce que, à ce niveau-là, nous pouvons accéder à tous les rééquilibrages possibles. L’Europe a déjà connu une crise de ce type aux XIème et XIIème siècles lorsque la majorité de la masse monétaire a été transformée en trésors jalousement gardés. Entre 1120 et 1150, le mouvement cistercien, en créant trois cents monastères à travers notre continent, changera complètement son avenir et fera redémarrer la machine économique en créant de la valeur nouvelle à partir de l’agriculture et des nouvelles techniques d’alors. Ne croyons pas que l’économie financière, qui s’attache à coup de millions les plus grosses têtes matheuses au fur et à mesure qu’elles émergent, ignore les équations fractales : elle fait mine d’ignorer seulement que, comme le temps, ces équations sont orientées dans une direction vers (par exemple) une surface qui devient infinie dans un volume constant[19]. Un système géographique local alternatif peut être représenté par un réseau neuronal dans lequel chaque acteur est relié à parité avec tous les autres et qui développe une surface de contact maximum avec tout son environnement, dont technique. Dans une telle configuration, il importe d’explorer rapidement tout le possible et d’en prendre possession ; pas de calculer l’algorithme de la meilleure voie. 

 

3/  Le compte des malthusiens

 

De la pensée de Thomas MALTHUS émerge cette démonstration que la population augmente selon une progression géométrique et les ressources selon une progression arithmétique[20] ; donc que chaque journée nous rapprocherait de celle où les ressources alimentaires de la Terre ne pourront plus nourrir tous ses habitants. La démonstration du démographe apparut d’une logique implacable : quelle serait aujourd’hui, 210 ans plus tard, cette pensée en constatant qu’existent 6,5 milliards d’hommes sur notre terre et que, si la pauvreté n’a pas trop régressé, elle a moins d’effets visibles ou cruels en Angleterre ?  À Thomas MALTHUS échappe que la réalité peut être représentée synchroniquement mais aussi diachroniquement ; puis que ces représentations, pour être valides, doivent être cohérentes entre elles[21]. Nous dirons que les hommes, ensemble, disposent d’une capacité infinie de réorganiser leur territoire sous la pression de la nécessité et du lucre, de découvrir de nouvelles ressources et de les épuiser sans aucune vergogne. L’augmentation de la population signifie aussi une augmentation des ressources ; plus, le développement de la surface interface entre la société locale et la totalité de son environnement, tel l’arbre qui gagne de nouvelles surfaces de feuilles et de racines. Peu à peu, émerge l’idée de la possibilité de produire toujours du développement à ressources matérielles constantes ;  cette idée implicite n’a jamais quitté la nature depuis l’origine.

 

4/  Coopération

 

Les travaux de Robert AXELROD, dont la synthèse fut publiée en français[22], apportent une réponse définitive à la question de l’efficience[23] comparée des processus de coopération à ceux du chacun pour soi ; ce furent des travaux de grande ampleur, habituels de la recherche américaine lorsqu’elle s’occupe sérieusement d’un sujet. Réponse, à mon avis, définitive au moins en ce qu’elle concerne les systèmes locaux en équilibre et suffisamment pérennes. La thèse de Robert AXELROD montre des écarts d’efficience de 1 à 6 suivant la règle de coopération choisie[24] ; je propose de considérer qu’il existe une corrélation positive entre l’efficience d’un système et ses rendements potentiels ; proposition qui semble logique de prime abord mais n’est pas démontrée. La thèse démontre aussi deux points importants pour cette communication : 1/ Elle réduit la part opérationnelle de la décision stratégique à sa plus simple expression, la règle de décision*. 2/ Elle démontre la relation entre la simplicité de la stratégie individuelle des acteurs et son efficacité : alors que nous avons tous appris la stratégie comme l’art des décisions complexes. 

 

Je ne sais comment se comportent les systèmes locaux en déséquilibre dans l’hypothèse de cette communication ; je propose la simplification logique de prétendre qu’ils réagissent beaucoup comme un navire dans la tempête avec les conséquences que cela implique : rapport des énergies mises en œuvre, robustesse, etc … Nous savons, par ce qui précède, que la possibilité d’une évolution chaotique du système géographique local proviendrait de l’introduction d’une nouvelle variable structurante parmi ses dimensions ; mais aussi qu’existent des systèmes très dynamiques, à plus de deux variables structurantes, d’une robustesse remarquable : par exemple, le cerveau.

 

5/  L’environnement technique

 

Jacques ELLUL[25] a conduit de nombreux travaux sur le poids de plus en plus lourd de l’environnement technique  dans l’évolution et l’avenir des systèmes locaux ; à tel point qu’il concurrence comme milieu vital l’environnement naturel ; concurrence qui va jusqu’à la destruction[26]. Nous savons depuis très longtemps qu’aucune technique n’incorpore de règles éthiques ou morales ; mais nous assistons aussi à une dérive où les décisions à « justifications » techniques remplacent les décisions politiques. L’humanité a connu de nombreuses dérives du même genre : les justifications religieuses, ethniques, sociales, etc … sans vraiment que cela interrompe durablement le développement. Nous nous trouvons cependant dans une situation inédite compte tenu du niveau d’énergie brutale (ou soutenue) que l’environnement technique sait mettre en œuvre, sans aucune commune mesure avec celle, potentielle, des acteurs locaux ; nous avons bien conscience que les errements de la finance spéculative relève de processus techniques très élaborés. Cette remarque nous permet de mettre en évidence notre obligation à tenir compte de la totalité de l’environnement des systèmes géographiques locaux soit pour les maintenir, soit pour les diriger ; soit en subissant l’environnement, soit en l’utilisant.

 

6/  La part incohérente de la sociosphère.

 

Pour le géographe, analyste des systèmes locaux, il devient rapidement évident que leur développement repose sur la plus ou moins grande convergence des stratégies individuelles des acteurs locaux. Si nous descendons plus fin dans l’analyse, nous nous apercevons qu’il existe, dans les systèmes géographiques locaux, un horizon intermédiaire général entre les entreprises[27] locales et les acteurs individuels : les familles, acteurs majeurs ; je parle de la cellule familiale. En théorie du chaos nous ne pouvons pas accepter la simplification qui consiste à négliger le niveau familial dans l’analyse de la dynamique des systèmes locaux, compte tenu de leur sensibilité extrême aux conditions initiales (au moment où débute l’observation). Emmanuel TODD[28] nous a donné un aperçu de grande ampleur sur l’évolution des sociétés locales en fonction de la prégnance des règles respectées par les familles dans leur fonctionnement. Le Code Civil formalise en loi, plus ou moins précisément, ces règles les plus admises ; mais aussi l’équilibre entre les droits individuels les plus évidents et les droits de la famille comme entité sociale et économique ; les droits de la famille, même s’ils existent en France, ne semblent définis ni solennellement, ni exhaustivement suivant la grille d’Amartya SEN[29], ni bénéficier de garanties organisées. D’un autre point de vue, la création et le fonctionnement de la cellule familiale repose sur une logique à dominante pas exactement rationnelle. (Nous pouvons, certes, imaginer le système dynamique familial, tel un système solaire, comme plusieurs corps tournant les uns autour des autres, pouvant être décrit par un ensemble d’équations différentielles basées sur la masse de chacun et la distance qui les sépare ; ce me paraît impossible dans la mesure où les unités de masse et de distance des corps familiaux ne sont pas définies, d’une part, et que, d’autre part, ces dimensions imaginaires varient de manière aléatoire( ?) dans des temps très courts. (Intuitivement, je crois que les systèmes familiaux peuvent être analysés par les mathématiques du chaos ; je leur suppose un temps caractéristique* de l’ordre de 30 jours. Il faut surmonter la difficulté de découvrir et définir leurs variables structurantes : ce me paraît relativement plus simple que la météorologie, parce que la construction d’un système familial qui relèverait des mathématiques du chaos peut se concevoir a priori[30])). En attendant, il paraît correct, pour le moment et en général, de considérer les systèmes dynamiques familiaux, par construction, schizophrènes et incohérents[31] ; donc susceptibles de modifier sensiblement et rapidement les conditions initiales d’analyse des systèmes géographiques locaux. Nous devons apprendre comment les systèmes géographique locaux réagissent globalement sous l’effet de l’énergie importante que ceux-ci diffusent ou absorbent. Dans les sociétés basées sur la propriété privée, il existe un effet très visible : l’utilisation de l’énergie mise en œuvre ou captée par le niveau familial se condense en accumulation de patrimoine. Je ne peux comprendre aujourd’hui comment l’horizon le plus instable de la sociosphère produise sa partie la plus robuste et ce, quelles que soient les « difficultés [32]» dynamiques du système. Je proposerais l’hypothèse que, sous l’effet de l’augmentation du métabolisme local, l’horizon familial finisse par jouer le rôle d’une huile (certains diraient, une boue !) entre l’horizon individuel et le reste de la société locale ; cette hypothèse simplificatrice doit être vérifiée. Par rapport à l’accumulation (stockage) patrimoniale, le géographe observe ce que je propose d’appeler « l’effet buvard » du territoire : il suffit de rapporter sur une carte muette, les créations patrimoniales les plus visibles des siècles passés pour, dans un premier temps, établir les zones de développement multiséculaires ; dans un deuxième temps, de les dater.  Traiter enfin un dernier point : j’observe que, sur tout territoire, la manière dont s’applique l’ensemble des règles (dont la loi) qui régissent la société locale, détermine ses avenirs naturels[33] possibles ; qu’en somme, ces règles jouent en logique le même rôle d’attracteur que ceux, mathématiques, construits par la théorie du chaos.  

 

PROPOSITIONS

 

Au terme de cette communication, évidemment chaotique et caricaturale, je devrais formaliser les propositions qui émergent du discours ; discours dont l’objet porte sur l’avenir des systèmes géographiques locaux pris, peut-être, dans la tourmente énergétique d’une crise financière majeure. Je tenterais de rester dans la théorie du chaos en suivant le conseil implicite de Richard FEYNMAN : Définir l’attracteur idéal qui permettrait à un système géographique local donné de parcourir sereinement l’espace des phases. Je crois à la pertinence des processus intentionnels définis comme « faire ce que l’on préfère parmi tout ce qui est possible » ; pas aux processus volontaristes, déterministes ou aléatoires. La démarche des révolutionnaires du 4 août 1789, lorsqu’ils écrivirent la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, me paraît la démarche type qui corresponde à ce que je conclue : elle a défini l’attracteur de tous les acteurs d’une démocratie, à quelque niveau que chacun soit placé, depuis 220 ans. Dans le cadre de la théorie du chaos, l’avenir des systèmes géographiques locaux  dépend de la capacité des acteurs de l’économie alternative bienveillante à formaliser et mettre en œuvre une déclaration de leurs droits et leurs principes généraux ayant fonction d’attracteur :

 

Art. 1  Toute communauté locale de base a la personnalité juridique complète.

 

Art. 2  Toute communauté locale de base a compétence générale.

 

Art. 3  Toute communauté locale de base a droit à un territoire exclusif.

 

Art. 4  Toute communauté locale de base a le droit d’émettre une monnaie dont la masse corresponde et suive son activité réelle.

 

Art. 5  Une communauté locale qui n’établit pas une règle de coopération bienveillante entre ses membres, ou ne la garantit pas, n’existe pas.

 

Art. 6  Une communauté locale ne peut violer de quelque manière que ce soit les droits individuels garantis.

 

Art. 7  La direction d’une communauté locale garantit l’équilibre, l’égalité et l’équité entre les différentes instances qui la compose : politique, économique, sociale et environnementale.

 

Art. 8  Une communauté locale garantit l’égalité de la valeur de toute activité, quelles que soient ses modalités : ménagère, marchande, bénévole, publique.

 

Art. 9  La direction d’une communauté locale ne peut représenter à aucun niveau d’échelle comme intérêt public la somme des intérêts individuels et des droits individuels de ses membres.

 

Art.10  L’État est le protecteur des communautés locales de base.

 

Art. 11  Etc …

 

Je n’ai ni mission ni compétence pour élaborer seul une telle déclaration ; seulement une connaissance approximative de la théorie du chaos qui me permet d’affirmer que le champ du possible existe, vaste, et qu’il n’appartient qu’à nous qu’il soit cultivé par une économie alternative bienveillante. (bernard garrigues, 13 février 2010)

 



 

[1] Pierre Teilhard de Chardin (1955) Le phénomène humain. Seuil

[2] Stéphen Jay Gould (1989) La Vie est belle. Seuil. La théorie du chaos fait émerger  la notion de possible « naturel ».

[3] J’accepte le mot comme un fait, sans aucune évaluation sémantique

[4] Fernand BRAUDEL (1979) Civilisation matérielle, économie et capitalisme. Armand Colin

[5] La théorie du chaos est constitué par un ensemble d’outils mathématiques capables de vérifier les hypothèses d’évolution des systèmes dynamiques à plus de trois variables indépendantes non linéaires ; il ne s’agit pas d’une théorie scientifique relevant, par exemple, de la recherche en physique.

[6] Philip S GOLUB ( novembre 2008) Ce qui se résolvait par la guerre … Le Monde Diplomatique

[7] Je ne ferais pas état de sa démonstration sur l’intelligence comparée de femmes et des hommes afin de justifier aujourd’hui les écarts de salaire !

[8] Baruch SPINOZA (1632-1677) qui me paraît le premier penseur moderne à avoir formaliser  une opposition argumentée au déterminisme.

[9] Cf le mouvement d’achat important de terres agricoles dans les pays pauvres par des pays disposant de moyens financiers lourds ; aussi, l’économie de la drogue.

[10] James Gleick (1987) La théorie du chaos. Flammarion

[11] Le temps météo, le cerveau.

[12] Ilya Prigogine, Isabelle Stengers (1979) La nouvelle alliance. Gallimard

[13] La vapeur d’eau prélevée dans le golfe du Mexique va s’écrouler en eau plus ou moins chaude sur La Nouvelle Orléans.

[14] En météorologie, des écarts journaliers locaux de 20° se constatent normalement avec une variation séculaire de la température moyenne de 0,5°.

[15]  Il faudrait savoir comment les Etats-Unis traiteront la partie « logement des citoyens » des subprimes.

[16] Rappelons que les représentations graphiques (les attracteurs) de la théorie du chaos rendent visible un calcul exponentiel, basé sur le temps caractéristique du système.

[17] Les transitions de phase les plus connues en physique  sont le passage de l’état solide à l’état liquide ; et de l’état liquide à l’état gazeux.

[18]  Par exemple, les banques ont la possibilité réglementaire et technique de prêter 6 à 8 fois leurs fonds propres (taux de réemploi). Cf aussi techniques des subprimes ou des Crédit Defaults Swaps (CDS).

[19] Cas des feuilles des arbres ou des alvéoles pulmonaires.

[20] Essai sur le principe de population (1798)

[21] Ce sont les physiciens quantiques qui mirent en évidence cette logique là.

[22] Robert AXELROD (1992) Donnant Donnant : une théorie du comportement coopératif Odile Jacob

[23] Dans le sens : « Qui produit une effet. »

[24] Comme si un agriculteur, suivant sa méthode d’exploitation, obtenait des récoltes variant de 10 à 60 quintaux à l’hectare. 

[25]  Jacques ELLUL (1977) Le système technicien. Calman Lévy

[26] Albert EINSTEIN aurait dit que « Le progrès technique est une hache dans les mains d’un psychopathe. »

[27] Le terme d’entreprise recouvre ici toutes les situations lorsque les hommes se réunissent afin d’accomplir une activité ensemble.

[28] Emmanuel TODD (1990) L’invention de l’Europe. Le Seuil

[29] Amartya SEN (2000) Un nouveau modèle économique. Ed Odile JACOB. Droits politique, droits sociaux, droits économiques, sécurité et transparence.

[30] Ce fut la démarche d’Edward LORENZ (1917-2008), mathématicien à l’origine de la théorie du chaos.

[31] Les travaux de Claude LÉVI-STRAUSS montrent (semblent ?) que toute société qui s’organise tend à border de tous les côtés la cellule familiale afin de normer, sous la férule de la société globale, toutes ses réactions possibles par des règles inviolables.

[32]  « Difficultés » est employé là de manière abusive afin de faire court. En fait, il s’agit de l’infinie logique nécessaire afin de traduire la situation d’un système dynamique non linéaire à un instant t.

[33] Les mathématiques du chaos, en établissant une représentation graphique des attracteurs dans les systèmes dynamiques non linéaires, fait émerger, en logique, la notion des « naturels possibles  ».

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